×
jeff koons evian portrait paris
Nicolas Stajic

Profiles // Inspirations

Jeff Koons : « J’ai toujours entretenu une relation très intime avec la France »

  • Inspirations>
  • Profiles>

Rencontré à Paris à l'occasion de la présentation de la bouteille anniversaire célébrant les 200 ans d'Évian, Jeff Koons revient sur le lien singulier qu'il entretient avec la France. Une relation ancienne qui éclaire autrement son œuvre et ses collaborations avec les maisons françaises.

En cette fin de journée caniculaire, un orage vient de balayer Paris lorsque Jeff Koons s’installe dans le salon privé d’un restaurant à deux pas des Champs-Élysées. Costume beige impeccablement coupé, sourire chaleureux, poignée de main énergique : à 71 ans, l’artiste américain affiche toujours le même enthousiasme. Il est venu présenter la bouteille imaginée pour célébrer les 200 ans d’Évian. Une collaboration qui l’inscrit dans une lignée de créateurs invités par la marque depuis plus de trente ans, de Jean-Paul Gaultier à Virgil Abloh en passant par Christian Lacroix, Diane von Furstenberg ou Pharrell Williams.


Lire aussi : Un Jeff Koons à poser sur sa table de chevet


Jeff Koons pour Evian

Sur la table, la bouteille reprend l’un des motifs les plus emblématiques de Jeff Koons : son iconique Balloon Dog, accompagné d’un ruban métallique argenté qui s’enroule autour du verre jusqu’au bouchon. Une esthétique immédiatement reconnaissable où les surfaces réfléchissantes et les objets du quotidien deviennent matière à création. « Ce qui m’a attiré dans ce projet, c’était de participer à la célébration de ce 200ᵉ anniversaire. Nous avons pensé à la jeunesse, à la vitalité, à la joie. Je voulais créer un design qui exprime cette célébration », explique-t-il.

Pour l’artiste, cette collaboration dépasse le simple exercice de style. Plus qu’un objet de collection, il imagine une bouteille capable d’accompagner un rituel universel. « La bouteille capture cette idée de célébration. Elle possède une dimension presque mythique, un sens du rituel partagé par toute une communauté. » Évian, ajoute-t-il un peu plus tard, « symbolise quelque chose de positif. Qu’y a-t-il de plus important que notre santé ? »

Ce projet s’inscrit naturellement dans son œuvre qui, depuis plus de quarante ans, brouille les frontières entre beaux-arts, design et pop culture. « Je suis ouvert au monde qui m’entoure. Tout ce qui nous entoure est là pour nous donner de la force », justifie l’artiste. Au fil de notre conversation, la bouteille devient le point de départ d’un récit plus personnel lié à la France. Cette collaboration avec Évian s’inscrit bien dans une relation plus ancienne avec la France, qui nourrit son travail depuis plusieurs décennies.

La France comme révélation

Avant de découvrir Paris, Versailles ou les Alpes d’Évian, Jeff Koons rencontre la France dans les livres d’histoire de l’art. « La première fois que je suis allé en France, j’avais déjà une vingtaine d’années. Mais avant cela, j’étais déjà connecté à la France grâce à l’histoire de l’art », rappelle celui qui a grandi dans une famille de la classe moyenne, en Pennsylvanie. Ce lien prend naissance lors d’un cours consacré à Olympia d’Édouard Manet. Le choc est immédiat : « Je me suis rendu compte que je ne savais pas ce qu’était l’art. Je pensais qu’il s’agissait de représenter le réel ou de respecter certaines règles. Puis, soudainement, j’ai compris que l’art pouvait être un véhicule pour explorer la philosophie, la sociologie, l’humanisme ou même la théologie. Toutes ces disciplines pouvaient dialoguer entre elles. »

Près d’un demi-siècle plus tard, Jeff Koons raconte encore cette scène avec une précision intacte. Devant le tableau, il comprend qu’une œuvre n’est pas seulement un objet esthétique mais aussi un lieu où se rencontrent les idées et les regards sur le monde. Une conviction qui ne le quittera plus : « Je pouvais devenir un être humain plus vaste. Je n’étais plus dans un monde de règles ou de hiérarchies. Il n’y avait plus de place pour le jugement. »

À bien l’écouter, le fil apparaît presque naturellement. Des premiers aspirateurs exposés sous vitrines aux Balloon Dogs, Jeff Koons n’a pas cherché à distinguer les objets plus nobles des objets du quotidien. Un jouet gonflable, une bouteille d’eau ou une sculpture monumentale peuvent susciter la même émotion dès lors qu’ils créent un dialogue avec celui qui les regarde. Ses collaborations, avec Évian aujourd’hui ou avec Louis Vuitton en 2017, lorsqu’il a fait dialoguer les grands maîtres de la peinture avec l’univers de la maroquinerie dans la collection « Masters », prolongent cette même conviction.

Lorsqu’on l’interroge sur les artistes français qui l’ont accompagné, il répond moins par une liste d’influences que par une manière de penser la création. « J’aime le concept de l’avant-garde. Des personnalités très différentes qui avancent ensemble pour repousser les possibilités de l’art et entraîner toute une communauté avec elles », détaille-t-il.

Il cite Manet, bien sûr, mais aussi Duchamp, Courbet, Chardin, Fragonard ou Watteau, puis les grottes de Lascaux, les idéaux des Lumières ou encore Léonard de Vinci, venu terminer sa vie en France. Plus qu’un simple panthéon personnel, l’Américain insiste sur l’image d’un pays où les idées circulent librement entre les disciplines. « J’ai toujours aimé la France pour cela. Toutes les idées se rassemblaient. Tout ce qui était nouveau et enthousiasmant s’y rencontrait. » Cette fascination explique pourquoi son exposition à Versailles, en 2008, ne lui a jamais semblé relever de la provocation.

Pour ses 200 ans, evian® s’associe à Jeff Koons pour une bouteille en verre en édition limitée, inspirée de l’iconique Balloon Dog.
Pour ses 200 ans, evian® s’associe à Jeff Koons pour une bouteille en verre en édition limitée, inspirée de l’iconique Balloon Dog.

Versailles en 2008 : une évidence

Lorsque Jean-Jacques Aillagon, ancien ministre de la Culture, alors président du château de Versailles, l’invite à exposer dans l’ancienne demeure des rois de France en 2008, la polémique est immédiate. Voir les sculptures de l’Américain dialoguer avec les décors de Louis XIV divise autant le monde de l’art que la classe politique. Certains dénoncent une provocation, d’autres saluent l’audace d’un château qui refuse de devenir un musée figé.

Près de vingt ans plus tard, Jeff Koons préfère ne pas s’attarder sur cette controverse. Ce qu’il retient de Versailles n’est pas le scandale, mais plutôt l’effervescence créative qui animait le château au XVIIᵉ siècle : « Si j’avais été artiste à cette époque, j’aurais voulu être peintre à la cour. Toutes les idées se rassemblaient là. Tout ce qui était nouveau et enthousiasmant se rencontrait à Versailles. »

Pour Jeff Koons, Versailles est moins un symbole du patrimoine qu’un immense laboratoire où peintres, architectes et sculpteurs inventaient de nouvelles formes. Cette vision éclaire son travail, nourri depuis toujours par les dialogues entre art, design et culture populaire. Il poursuit : « J’ai toujours entretenu une relation très intime avec la France. Tout cela m’a semblé très naturel. Les Français et les Américains partagent leurs idées. Il est très facile de ressentir une forme d’unité avec la culture française. »

Cette relation continue de s’écrire. Le matin de notre rencontre, il s’est offert une promenade dans les jardins des Tuileries. Comme souvent à Paris, il s’est arrêté quelques instants face au Louvre. Il réfléchit un instant avant de donner sa perception de la capitale française : « J’aime regarder le palais, son histoire. Paris accueille son passé, mais on ressent aussi son avenir. On le voit dans son architecture, dans ses bâtiments, dans la manière dont les habitants vivent et célèbrent leur vie aujourd’hui. Paris a un avenir magnifique. »

L’Américain conclut notre échange en revenant à ce qui, selon lui, distingue la culture française. « Je pense que les Français sont davantage en phase avec les concepts de la culture. La culture n’est pas une hiérarchie du raffinement ou de l’excellence. C’est tout ce qui naît de notre interaction avec le monde extérieur. » Au moment de quitter le restaurant, la bouteille imaginée pour les 200 ans d’Évian est toujours posée sur la table. Elle s’inscrit naturellement dans cette histoire que Jeff Koons entretient avec la France depuis près d’un demi-siècle. Une histoire qui, à l’écouter, est loin d’être terminée.

Voir plus d’articles sur le sujet
Continuer la lecture