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Louis Delafon

Evasions // 48 heures à

Berlin : de l’underground à la ville GAFA, le virage de la capitale allemande

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Toujours radicale dans son état d’esprit, la capitale allemande reste portée par une énergie créative. Mais cette vitalité vacille : rattrapée par la tech et la gentrification, la capitale allemande affronte aussi la poussée populiste, qui imprime désormais aux discours et au quotidien une gravité nouvelle.

C’est la modernité qui frappe lorsqu’on arrive. Une esthétique froide et sans ornement, tournée vers la performance. Mais elle s’impose aussi par sa monumentalité : Berlin est indéniablement une capitale de poids, une ville-écran où l’idéologie dominante a toujours projeté ses rêves. C’est encore le cas aujourd’hui pour la République fédérale d’Allemagne, troisième économie mondiale, un pays de rigueur industrielle adossée à une culture plus profonde qu’on ne le pense.

Ces dernières années, cette agglomération de 4,5 millions d’habitants est devenue plus attractive que jamais. 30 000 nouveaux arrivants s’y établissent tous les ans en moyenne, en quête de nouvelles opportunités. Ukrainiens, Polonais, Turcs, mais pas seulement. « On voit arriver de plus en plus d’Américains qui fuient le trumpisme, mais aussi d’Israéliens, car Tel-Aviv est devenue trop chère et il existe ici des facilités pour les descendants de personnes victimes du nazisme », nous glisse lors d’un food tour à Kreuzberg notre guide Itay Nowak, lui-même Israélien d’origine, habitant Berlin depuis 14 ans.


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Une ville investie par la tech

Une capitale « pauvre mais sexy », selon son ancien maire Klaus Wowereit, qui avait fait de ce slogan un argument marketing très populaire. Mais le narratif s’est épuisé avec le temps. Trente-cinq ans après la chute du mur et la réunification, la ville s’est en quelque sorte normalisée pour mieux s’imposer sur la scène européenne. « Berlin s’est transformée, passant du statut de capitale underground à celui de métropole économique florissante. Elle se classe régulièrement parmi les trois premières destinations en matière d’investissements en capital-risque, aux côtés de Londres et Paris », confirme Carolin Meltendorf, directrice de la communication de Berlin Partner, l’agence de développement économique et de promotion de la ville.

Parmi les acteurs économiques dernièrement arrivés, notons JPMorgan, mais aussi Amazon, Google, Microsoft, ou encore Tesla et son impressionnante Gigafactory inaugurée en 2022. « On observe un intérêt croissant de la part des investisseurs pour des secteurs d’avenir tels que l’IA, la deeptech ou la robotique. Berlin est devenue l’un des principaux hubs européens de start-up », expose encore notre interlocutrice.

Gentrification et hausse des loyers

Des professionnels attirés aussi par l’identité singulière de cette capitale hors normes. « C’est naturel que la tech s’installe ici, c’est une industrie créative et Berlin est une ville créative », concède Emiko Gejic, membre de la direction de la Clubcommission, organisation visant à protéger la culture du clubbing berlinois. Cette native constate : « L’économie de la ville a changé depuis la pandémie de Covid. Avant, personne n’avait d’argent à Berlin, maintenant ce n’est vraiment plus le cas. » Même observation chez Itay Nowak : « On a vu apparaître plein de petits cafés partout et tous les prix ont augmenté. » Une montée en gamme générale qui va de pair avec une hausse vertigineuse des loyers. « On fait face à la même gentrification qu’ont connue Londres ou Paris il y a vingt ans, déplore Emiko Gejic. Beaucoup de gens protestent en conséquence contre les lois antisociales du gouvernement municipal. » La ville est en effet dernièrement passée à droite, le maire CDU Kai Wegner dirigeant une coalition avec le SPD, parti de centre gauche.

La jeunesse est ici toujours aussi radicale, cela se voit. Lors de notre visite, notre guide Stefano Gualdi nous donne son ressenti : « On reste dans une capitale culturelle pour les artistes émergents, on y trouve encore de l’énergie vitale et des espaces de liberté. Paris et Londres sont des lieux déjà trop inaccessibles, tournés vers le luxe, alors que Berlin est toujours une ville en devenir. » Mais au Humboldt Forum, grand site institutionnel berlinois, notre guide Silvia Cresti nuance : « Les artistes sont pauvres ici, corrige-t-elle. Après la pandémie, l’offre culturelle a considérablement baissé, les budgets se réduisent à cause de la crise industrielle et du contexte international. » Depuis la guerre en Ukraine, l’État allemand dépense désormais pour l’armement : 100 milliards d’euros ont ainsi été alloués au budget de la défense. Au détriment des autres secteurs.

Avec ses 1316 mètres de long, la galerie d’art à ciel ouvert sur les rives de la Spree à Friedrichshain est la plus longue section continue du Mur de Berlin.
Avec ses 1316 mètres de long, la galerie d’art à ciel ouvert sur les rives de la Spree à Friedrichshain est la plus longue section continue du Mur de Berlin. Visit Berlin

Berlin : un héritage menacé

Dans cette ville étendue, peu dense, l’énergie est fragmentée. On y cherche, on y échappe et on y danse encore, souvent au bord du vide. Les clubs, qui ont fait la réputation mondiale de Berlin, luttent eux aussi depuis le Covid. Notons la fermeture récente du Watergate, établissement fondateur de cette mythologie berlinoise. « Ce n’est pas lié qu’à la hausse de l’immobilier, c’est aussi à cause des plaintes sur le bruit, surtout de la part des nouveaux venus. Et puis il y a l’inflation. Nous militons pour faire reconnaître les clubs comme des sites culturels afin qu’ils soient davantage protégés », expose Emiko Gejic. Du côté de Berlin Partner, on rassure : « Les institutions travaillent activement à protéger les espaces existants et à créer de nouvelles opportunités pour les artistes et les clubs. Berlin a toujours été en transition, et sa scène culturelle a démontré une grande résilience. »

Si l’offre de clubbing reste unique ici, on assiste malgré tout à un profond changement de mentalité. « Auparavant, Berlin était très anticapitaliste, pas chère, il n’y avait aucun sponsor dans les clubs. Mais avec son internationalisation, on assiste désormais à des logiques plus commerciales », déplore-t-on à la Clubcommission. On a beau chercher, l’euphorie libertaire post-réunification semble bel et bien retombée.

C’est l’histoire d’une ville déchirée qui s’était prise pour une idée. Et elle a réussi ce pari, mais Berlin se cherche désormais un sens nouveau. Car cette bulle de plus en plus libérale tranche avec une Allemagne prise à ses vieux démons. La montée du parti d’extrême droite AfD, première force politique dans les Länder de l’ex-Allemagne de l’Est, inquiète grandement. « Heureusement, ce n’est pas une problématique qui affecte directement Berlin. La ville continue d’incarner l’ouverture, la tolérance et la diversité », veut-on croire à l’agence de promotion économique. Mais du côté de la Clubcommission, c’est un tout autre son de cloche. « Nous nous sentons très concernés et l’AfD est bien présente à Berlin aujourd’hui. Pendant les élections, on a même vu des affiches collées dans les rues, ce qui aurait été impensable il y a encore quelques années. Il y a eu aussi des attaques qui ont visé les clubs », dénonce Emiko Gejic d’un ton plus grave. Une liberté jamais acquise.

Berlin : city guide

Que faire à Berlin

Humboldt Forum

Ce vaste centre culturel abrite des espaces d’exposition variés, dont le musée ethnologique et le musée d’art asiatique. Bâti sur un site marqué par 800 ans d’histoire, ce forum est un symbole des bouleversements de Berlin et de son ouverture actuelle sur le monde.

Schlossplatz. Site internet.

Château de Charlottenburg

Construit à la fin du XVIIᵉ siècle et agrandi sur le modèle de Versailles, il est le plus vaste palais de Berlin. Endommagé durant la Seconde Guerre mondiale puis restauré, il abrite aujourd’hui un musée où l’on découvre les trésors de la famille Hohenzollern et des expositions permanentes.

Spandauer Damm 10–22. Site internet.

Château de Charlottenburg Berlin

DDR Museum

Le musée de la RDA, ouvert en 2006, présente de manière vivante et interactive les différentes facettes de la vie quotidienne en Allemagne de l’Est, du logement aux loisirs, à travers des objets authentiques donnés par d’anciens citoyens.

Karl-Liebknecht-Str. 1. Site internet.

Où dormir à Berlin

Hotel SO/ Das Stue

Ce très bel hôtel occupe l’ancienne ambassade du Danemark. Ambiance feutrée de club privé mais très moderne et chic, avec vue sur le zoo et accès direct au Tiergarten. Le plus luxueux sans doute de la ville dans la catégorie boutique-hôtel. 78 chambres, un restaurant et un spa.

Drakestraße 1. Site internet.

Où manger à Berlin

Bistro Bonvivant, une étoile Michelin

Très bel établissement qui revisite une cuisine vegan avec une grande créativité. Les cocktails y sont fabuleux.

Goltzstraße 32. Site internet.

Café am Neuen See

Un lieu chaleureux et bucolique pour boire des bières fraîches et savourer des spécialités régionales revisitées — des bretzels maison au burger gourmet — dans un beau décor, puisque l’établissement se situe en bordure de lac au cœur du Tiergarten.

Lichtensteinallee 2. Site internet.

Tour culinaire privé avec Itay Nowak dans les restaurants vegans de Kreuzberg

Ce food tour est réservable via l’office de tourisme. Partez à la découverte des meilleurs établissements de Kreuzberg :
Element Five – Vegan Tapas Bar – Bar à tapas asiatique. Skalitzer Str. 46b.
Orfa – Restaurant israélien – Görlitzer Str. 58.
Mani in Pasta – Restaurant italien du Street Food Market de Kreuzberg – Eisenbahnstraße 42.
Biererei – Le bar à bières le plus fou de la ville – Oranienstraße.
Kvatira Nr. 62 – Café-restaurant russe – Lübbener Str. 18.
Sunshine Vegan – Restaurant vietnamien – Falckensteinstraße.
Köfterei – Spécialités turques – Schlesische Str. 38b.
Zàgara – Glaces italiennes vegan – Köpenicker Str. 4.

Infos pratiques

La Berlin WelcomeCard permet de visiter les principales attractions de la ville à prix réduit, tout en incluant les transports en commun et la gratuité pour jusqu’à trois enfants de 6 à 14 ans.

Comment se rendre à Berlin

En avion : plusieurs liaisons journalières EasyJet depuis l’aéroport de Paris-Orly.

En train : liaison ferroviaire à grande vitesse directe ICE depuis la gare de l’Est via Strasbourg, Mannheim et Francfort.

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