- Evasions>
- Transport>
À l'occasion des 30 ans de la liaison Paris-Amsterdam, la directrice générale d'Eurostar revient sur la transformation du voyage ferroviaire en Europe, l'essor d'une mobilité plus désirable et les engagements qu'elle porte en matière d'inclusion et de diversité.
En trente ans, la ligne Paris-Amsterdam est devenue bien plus qu’un simple axe ferroviaire. Lorsque Thalys l’inaugure en 1996, elle rapproche deux grandes capitales européennes. Aujourd’hui, intégrée à Eurostar, elle incarne une autre façon de voyager : plus fluide, plus responsable et profondément ancrée dans les modes de vie contemporains. Pour Gwendoline Cazenave, directrice générale du groupe depuis 2022, cette liaison raconte avant tout l’émergence d’une Europe vécue au quotidien. Une conviction qui guide également les ambitions de l’entreprise, engagée dans un vaste programme de développement avec 50 nouveaux trains, de futures destinations internationales et une volonté assumée de faire du rail l’épine dorsale du voyage durable en Europe.
Lire aussi : Eurostar Premier : Paris et Londres tissent des liens plus gastronomiques que jamais
Rencontre avec Gwendoline Cazenave, directrice générale d’Eurostar
The Good Life : Cette année marque les 30 ans de la liaison Paris-Amsterdam. Que raconte cette évolution sur la transformation des modes de vie européens ?
Gwendoline Cazenave : En trente ans, nous avons transformé une distance en proximité. Vivre à Paris, travailler à Bruxelles, partir un week-end à Amsterdam : c’est devenu naturel. Eurostar relie les Européens au-delà des frontières, et Paris-Amsterdam en est la preuve la plus concrète. Cette ligne raconte une génération qui ne pense plus sa vie à l’intérieur d’un seul pays.
Pendant longtemps, l’avion semblait imbattable. À quel moment le train est-il devenu un choix de désir plutôt qu’un simple choix de raison ?
Le meilleur symptôme de ce basculement, c’est ce que l’on vit à bord. Avec Eurostar Premier, le chef deux étoiles Jeremy Chan, la sommelière britannique Honey Spencer et Jessica Préalpato, élue meilleure cheffe pâtissière du monde, ont imaginé une signature culinaire servie à 300 km/h : une première mondiale à bord d’un train à grande vitesse. Mais ce changement tient aussi à une évolution plus profonde des mentalités : les voyageurs, quelle que soit leur classe de transport ou leur origine, ont aujourd’hui une véritable conscience environnementale. Ils ne choisissent plus seulement un trajet, ils choisissent aussi son impact.
On ne monte donc plus seulement à bord pour gagner du temps, de centre-ville à centre-ville, mais pour la qualité du moment et pour ce que ce choix dit de nous. Le train est désormais choisi pour ce que les autres moyens de transport ne donnent pas : du temps pour soi, une expérience que l’on a envie de savourer et la conviction de voyager de manière plus responsable.
En trente ans, qu’est-ce qui a le plus changé chez les voyageurs : leurs attentes, leurs habitudes ou leur rapport au temps ?
Le rapport au temps et, par ricochet, les habitudes ainsi que les attentes des voyageurs. Le voyageur d’aujourd’hui ne cherche plus seulement à aller vite : il veut voyager dans de bonnes conditions, de manière fluide, confortable et adaptée à son rythme comme à ses usages. Cette transformation a également accompagné une forte diversification de notre clientèle. Les voyageurs « overseas », principalement originaires des États-Unis, de Chine et du Japon, occupent désormais une place essentielle dans notre développement. Ils représentent aujourd’hui un relais de croissance majeur, juste derrière les clientèles britannique et française.
Quel rôle un acteur comme Eurostar peut-il jouer dans une mobilité plus durable sans sacrifier l’expérience de voyage ?
Notre conviction est simple : la durabilité ne s’oppose pas à l’expérience, elle la rend désirable. Personne ne change ses habitudes par devoir ; on les change parce que l’alternative est plus belle. Notre ambition est d’être l’épine dorsale du voyage durable en Europe, et nous y consacrons les moyens nécessaires : 2 milliards d’euros d’investissements et 50 nouveaux trains. Notre rôle est de prouver que le choix le plus responsable peut aussi être le plus enviable.
Pourquoi la diversité et l’inclusion sont-elles pour vous un sujet stratégique, et pas seulement sociétal ?
Parce que c’est notre réalité avant d’être un principe. Eurostar, c’est 2 600 collaborateurs, 37 nationalités et quatre langues parlées chaque jour avec nos clients. Cette diversité nous permet de comprendre une clientèle internationale ; elle constitue une source directe de performance et un véritable avantage concurrentiel. Mais notre ADN multiculturel n’est pas seulement le reflet de l’Europe que nous relions : nous en incarnons l’esprit, ouvert, divers et inclusif, et faisons vivre cette identité dans chacune de nos expériences clients.
Vous avez lancé un nouvel uniforme non genré. Que révèle cette décision de la culture d’entreprise que vous souhaitez construire ?
Cet uniforme est davantage un manifeste qu’un vêtement : 54 pièces interchangeables, pensées pour tous les genres, toutes les morphologies et tous les styles, portées par 2 600 collaboratrices et collaborateurs. Le message est simple : on peut être pleinement soi-même tout en étant profondément Eurostar. L’inclusion ne se décrète pas dans une charte ; elle se vit au quotidien, jusque dans ce que portent nos équipes.
Le ferroviaire reste un secteur historiquement masculin. Avez-vous eu le sentiment de devoir exercer votre leadership différemment en tant que femme dirigeante ?
Mon parcours a davantage façonné mon style de management qu’il ne l’a contraint. Diriger dans un univers masculin m’a rendue particulièrement attentive à une chose : permettre à chacun de se sentir légitime et de pouvoir contribuer. À mon arrivée, nous étions deux femmes au comité exécutif ; nous sommes désormais cinq. Je crois à la force de l’exemple. Ensemble, les femmes dirigeantes que je côtoie partout en Europe démontrent que c’est possible. Mon leadership consiste avant tout à rester fidèle à mes valeurs et à embarquer les équipes.
Vous avez passé une grande partie de votre carrière dans des univers très opérationnels. Qu’est-ce qui vous passionne dans ces métiers où l’expérience client repose sur une mécanique extrêmement complexe ?
Ce qui me passionne, c’est précisément ce contraste : derrière la simplicité apparente d’un voyage réussi se cache une mécanique fascinante, faite de milliers de gestes coordonnés à travers cinq pays, plusieurs langues et plusieurs cultures. J’ai toujours été une femme d’action ; ce qui me motive, c’est d’être utile. J’aime ces métiers parce qu’ils relient l’exigence opérationnelle la plus rigoureuse à l’expérience la plus humaine.
Quand vous imaginez Eurostar dans dix ans, quels grands projets vous enthousiasment le plus ?
Sans hésiter, notre nouvelle flotte, Celestia : 50 trains pour atteindre 30 millions de passagers par an. Mais aussi les nouvelles destinations que nous préparons (Londres-Genève, Amsterdam-Genève, Bruxelles-Genève ou encore Londres-Francfort) qui élargiront la carte de l’Europe que nous relions. Dans dix ans, je veux qu’Eurostar soit devenu l’épine dorsale du voyage durable en Europe. Au fond, mon moteur reste une idée simple : une Europe plus proche, plus accessible et plus désirable à parcourir.
Si vous deviez choisir une seule image pour raconter ce que représente aujourd’hui la ligne Paris-Amsterdam, laquelle serait-ce ?
Je choisirais l’image d’un Eurostar filant à 300 km/h, avec à son bord des passagers très différents : une famille partageant un petit-déjeuner, un entrepreneur terminant une visioconférence, un couple de touristes plongé dans un guide de voyage. Cette image dit tout : une ligne fluide, européenne par nature, où l’on passe d’un pays à l’autre sans même y penser, et où le voyage devient un moment choisi.
