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Sur le marché de l'art, les galeries internationales de prestige ont investi la Ville lumière et les fondations privées prolifèrent, 2023 - TGL
Sur le marché de l'art, les galeries internationales de prestige ont investi la Ville lumière et les fondations privées prolifèrent, 2023 - TGL
Marine Mimouni

Culture

À Paris, le marché de l’art reprend du poil de la bête

Culture

Ces dix dernières années, le marché de l’art parisien s’est métamorphosé. Les galeries internationales les plus prestigieuses ont investi la Ville lumière et les fondations privées prolifèrent. Depuis l’an dernier, la plus grande foire d’art française a aussi pris une nouvelle dimension après avoir été placée sous l’égide d’Art Basel. Analyse d’une renaissance spectaculaire.

Du 18 au 22 octobre, bon nombre de collectionneurs d’art contemporain sur le marché de l’art, venus du monde entier dans l’espoir d’acquérir quelques-uns des chefs d’oeuvre exposés sur les stands de la foire Paris+ par Art Basel, ont fait un détour par l’hôtel particulier du 26 bis, rue François-Ier.


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Le véritable concurrent de Paris est Londres, dont la prééminence en Europe bénéficie de liens historiques et linguistiques avec le monde de l’art aux États- Unis, au Moyen-Orient et en Asie. Mais le Brexit a changé la donne.
Le véritable concurrent de Paris est Londres, dont la prééminence en Europe bénéficie de liens historiques et linguistiques avec le monde de l’art aux États- Unis, au Moyen-Orient et en Asie. Mais le Brexit a changé la donne. Courtesy of Paris + par Art Basel

Quatre jours avant la foire, la galerie Hauser & Wirth y a inauguré son espace d’exposition parisien avec un solo show du peintre afro-américain Henry Taylor – à qui le Whitney Museum of American Art, de New York, consacrera simultanément une rétrospective majeure.

Cette nouvelle arrivée d’une mégagalerie – Hauser & Wirth dispose de 16 lieux d’exposition dans le monde et représente 90 artistes vivants ou décédés, dont Louise Bourgeois, Cindy Sherman, Jenny Holzer, Annie Leibovitz, Paul McCarthy, Anri Sala… – suit l’installation dans la capitale de David Zwirner en 2019, de White Cube et Galleria Continua en 2020, de Skarstedt et de la troisième enseigne parisienne de Larry Gagosian en 2021, ainsi que d’Esther Schipper en 2022.

Elle témoigne de l’attractivité croissante de Paris pour les plus grands marchands d’art. La capitale bénéficie du dynamisme des galeries, des investissements des grands noms du luxe dans des fondations artistiques et de la reprise de la FIAC, la principale foire parisienne, par Art Basel.

Une aura retrouvée

Vu de Paris + par Art Basel au Grand Palais Ephémère.
Vu de Paris + par Art Basel au Grand Palais Ephémère. Courtesy of Paris + par Art Basel

Après avoir perdu, dans les années 50, sa position dominante au bénéfice de New York, Paris revient de très loin. « En 2002, lorsque Nicolas Bourriaud [commissaire d’exposition, NDLR] et moi-même avons transformé le Palais de Tokyo en centre interdisciplinaire consacré à la création, la capitale était un désert artistique. À New York et à Londres, mais aussi à Berlin et à Milan, nous étions vus comme une province endormie : rien ne s’était passé depuis l’ouverture du Centre Pompidou un quart de siècle auparavant. Qui aurait pu alors imaginer que Paris allait réactiver son offre culturelle, au point qu’elle soit aujourd’hui la meilleure du monde ? » observe le commissaire d’exposition et directeur artistique Jérôme Sans.

Cette aura retrouvée commence à peine à se traduire en parts de marché. Selon le dernier rapport d’UBS-Art Basel, les ventes d’objets d’art ont représenté 68 milliards de dollars en 2022. Le marché de l’art est dominé par les États-Unis, où sont réalisés 45 % des transactions. La Grande-Bretagne arrive en seconde position (18 %), suivie par la Chine (17 %) et la France (7 %, soit 5 Mds $).

Désormais, les galeristes européens qui veulent exposer en Angleterre se coltinent une paperasserie douanière et des frais de transport supplémentaires.
Désormais, les galeristes européens qui veulent exposer en Angleterre se coltinent une paperasserie douanière et des frais de transport supplémentaires. Courtesy of Paris + par Art Basel

Le véritable concurrent de Paris est Londres, dont la prééminence en Europe bénéficie de liens historiques et linguistiques avec le monde de l’art aux États- Unis, au Moyen-Orient et en Asie. Mais le Brexit a changé la donne.

Désormais, les galeristes européens qui veulent exposer en Angleterre se coltinent une paperasserie douanière et des frais de transport supplémentaires, et les collectionneurs européens qui font affaire dans la capitale britannique paient une TVA lorsqu’ils rapportent chez eux leurs emplettes.

Pour les mégagaleries, être présentes à Londres ne suffit plus pour vendre en Europe : il leur faut s’implanter sur le continent. Autrement dit, à Paris…

La galeriste française Nathalie Obadia.
La galeriste française Nathalie Obadia. DR

Si, jusqu’ici, deux enseignes majeures seulement, Marian Goodman et Tornabuoni, ont fermé leur lieu d’exposition dans la capitale britannique, le Brexit se révèle être un poison lent. « C’est aujourd’hui que nous arrivons au bord de la falaise, et je suis très inquiète pour le marché londonien, qui devrait se détériorer », vient d’affirmer la galeriste londonienne Sadie Coles à The Art Newspaper.

Comme pour lui donner raison, le groupe MCH, qui gère Art Basel, a supprimé cet été la Masterpiece London Art Fair (132 stands et 40 000 visiteurs en 2022), les galeries de l’Union européenne ne souhaitant plus s’y rendre.

Si, jusqu’ici, deux enseignes majeures seulement, Marian Goodman et Tornabuoni, ont fermé leur lieu d’exposition dans la capitale britannique, le Brexit se révèle être un poison lent.
Si, jusqu’ici, deux enseignes majeures seulement, Marian Goodman et Tornabuoni, ont fermé leur lieu d’exposition dans la capitale britannique, le Brexit se révèle être un poison lent. Courtesy of Paris + par Art Basel

De même, la très chic foire londonienne d’été Olympia Art & Antiques a disparu faute de participants, alors qu’elle allait fêter son cinquantenaire. En juillet dernier, la faillite de la grosse galerie Simon Lee (Londres, Hong Kong, New York) a également fait mauvaise impression. La diminution de la part de marché du Royaume-Uni (de 22 % à 18 % en dix ans) pourrait donc se poursuivre, sur fond de récession et de forte inflation.

À l’inverse, la progression de la part de la France (de 5,5 % à 7 %) devrait s’accélérer. « Je vois Paris continuer à monter. Nous n’avons aucun concurrent réel dans l’Union européenne, et notre dynamisme est impressionnant, dans tous les secteurs du monde de l’art », affirme la galeriste Nathalie Obadia, autrice du livre Géopolitique de l’art contemporain.


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Les galeries sur le marché de l’art

Certains galeristes français en vue (Perrotin, Nathalie Obadia, Kamel Mennour, Lelong & Co., Almine Rech…) ont ouvert un second espace d’exposition dans le quartier Matignon, où sont aussi installées les grosses enseignes étrangères Gagosian et Skarstedt.
Certains galeristes français en vue (Perrotin, Nathalie Obadia, Kamel Mennour, Lelong & Co., Almine Rech…) ont ouvert un second espace d’exposition dans le quartier Matignon, où sont aussi installées les grosses enseignes étrangères Gagosian et Skarstedt. Courtesy of Paris + par Art Basel

Depuis une décennie, la scène artistique parisienne se métamorphose en permanence. Le 14octobre, jour de l’ouverture de Hauser & Wirth, la galerie Mendes Wood DM, originaire de São Paulo et implantée à Bruxelles et à New York, va aussi inaugurer son antenne parisienne, place des Vosges, tandis que Jérôme Poggi présentera son nouvel espace d’exposition, quatre fois plus grand que le précédent, face au Centre Pompidou.

Ces incessants ajouts à la carte des galeries ont transformé la géographie parisienne de l’art. Si les bastions de Saint-Germain-des-Prés et du Marais restent incontournables, certains galeristes français en vue (Perrotin, Nathalie Obadia, Kamel Mennour, Lelong & Co., Almine Rech…) ont ouvert un second espace d’exposition dans le quartier Matignon, où sont aussi installées les grosses enseignes étrangères Gagosian et Skarstedt.

Une façon de se rapprocher des collectionneurs qui séjournent dans les palaces du Triangle d’or… Et de profiter de la proximité des maisons de vente aux enchères Christie’s et Sotheby’s – dont le chiffre d’affaires en France a progressé de 50 % depuis 2019.

Marion Papillon, galeriste, présidente du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA).
Marion Papillon, galeriste, présidente du Comité professionnel des galeries d’art (CPGA). DR

Pour sa part, le quartier de Belleville a perdu quelques marchands, tandis que des galeries à la pointe (Air de Paris, In Situ – Fabienne Leclerc, Galerie Sator, Jocelyn Wolff) se sont installées… à Romainville.

Signe des temps, dans le sillage de Perrotin (présent dans sept métropoles dans le monde), les galeries françaises s’implantent à l’étranger. Sept d’entre elles ont pignon sur rue à Bruxelles, le dernier venu étant Christophe Gaillard, qui vient de s’installer près du futur pôle culturel Kanal – Centre Pompidou.

De même, Perrotin, Ceysson & Bénétière, Templon, Lelong & Co. et Almine Rech, qui se sont risqués sur le marché de l’art new-yorkais, ont été rejoints en mai dernier par Georges-Philippe et Nathalie Vallois et la galerie 1900-2000.

La galerie new-yorkaise Acquavella a présenté des oeuvres d’exception lors de la première édition de Paris+ par Art Basel, en 2022.
La galerie new-yorkaise Acquavella a présenté des oeuvres d’exception lors de la première édition de Paris+ par Art Basel, en 2022. Courtesy of Paris + par Art Basel

En revanche, on ne compte même pas sur les doigts d’une main les Français présents à Hong Kong, Shanghai, Séoul ou Tokyo. Mais plusieurs projets d’implantation en Asie sont à l’étude.

Si la vitalité des galeries est remarquable sur le marché de l’art, la multiplication des fondations artistiques parisiennes est plus spectaculaire encore. En 2013, la fondation Lafayette Anticipations, qui expose des créateurs internationaux, a ouvert ses portes dans le Marais.

L’année suivante, la Fondation Louis Vuitton a inauguré sa programmation d’expositions phares d’art moderne et contemporain, les collections Chtchoukine et Morozov ayant toutes deux attiré 1,2 million de visiteurs !

En 2025, la scène parisienne va s’enrichir de la migration de la Fondation Cartier dans les anciens locaux du Louvre des antiquaires – où elle disposera de 6 000 m2 au lieu de 1 200 aujourd’hui.
En 2025, la scène parisienne va s’enrichir de la migration de la Fondation Cartier dans les anciens locaux du Louvre des antiquaires – où elle disposera de 6 000 m2 au lieu de 1 200 aujourd’hui. Courtesy of Paris + par Art Basel

En 2020, l’ouverture de la Bourse de commerce Pinault Collection a permis de présenter dans un magnifique écrin le travail d’artistes en activité peu exposés en France. La même année, La Fab d’Agnès B. a démarré ses expositions thématiques dans le 13e arrondissement, et la Fondation Pernod Ricard, qui soutient les jeunes créateurs, a déménagé près de la gare Saint-Lazare. Ce n’est qu’un début !

En 2025, la scène parisienne va s’enrichir de la migration de la Fondation Cartier dans les anciens locaux du Louvre des antiquaires – où elle disposera de 6 000 m2 au lieu de 1 200 aujourd’hui. Et en 2026, la Fondation Émerige inaugurera son centre d’art de 5 000 m2 sur l’île Seguin, où seront surtout exposés des artistes français.

Enfin, la minuscule Fondation Giacometti, à Montparnasse, emménagera, en 2026, dans l’ancien terminal d’Air France aux Invalides, où elle présentera, sur 6 000 m2, sa collection exceptionnelle de bronzes, peintures, plâtres et dessins de l’artiste suisse.

Montée en puissance du marché de l’art parisien

En octobre dernier, la première édition de Paris+ par Art Basel a été unanimement saluée comme une grande réussite sur le marché de l’art.
En octobre dernier, la première édition de Paris+ par Art Basel a été unanimement saluée comme une grande réussite sur le marché de l’art. Courtesy of Paris + par Art Basel

C’est au beau milieu de cette effervescence, grâce à laquelle l’offre artistique à Paris devient unique au monde, que la Réunion des musées nationaux, en 2022, a attribué au groupe MCH, propriétaire d’Art Basel, l’organisation de la principale foire artistique française, en lieu et place de la FIAC.

En octobre dernier, la première édition de Paris+ par Art Basel a été unanimement saluée comme une grande réussite : éclectisme des propositions, préservation du quota de galeries françaises (30 %), nouveaux arrivants des États-Unis présentant des oeuvres exceptionnelles (Picasso, Francis Bacon et Giacometti chez le new-yorkais Acquavella, par exemple), présence massive d’acheteurs américains…

Pour la deuxième édition, qui ouvre le 18 octobre prochain, Clément Delépine, le directeur de Paris+ par Art Basel, promet de « monter en puissance », avec la présence de quinze nouveaux participants, comme Blum & Poe (Los Angeles, New York, Tokyo), qui présentera l’artiste afro-américain Lonnie Holley, ou Richard Nagy (Londres) qui exposera des oeuvres d’Otto Dix et Egon Schiele.

Pour la deuxième édition, qui ouvre le 18 octobre prochain, Clément Delépine, le directeur de Paris+ par Art Basel, promet de « monter en puissance », avec la présence de quinze nouveaux participants.
Pour la deuxième édition, qui ouvre le 18 octobre prochain, Clément Delépine, le directeur de Paris+ par Art Basel, promet de « monter en puissance », avec la présence de quinze nouveaux participants. Courtesy of Paris + par Art Basel

Il veut aussi « contribuer au rayonnement de la capitale, en ren- forçant la présence de Paris+ dans la ville avec six expositions publiques gratuites », dont la sculpture géante Wave, d’Urs Fischer, place Vendôme, et un dialogue entre Michelangelo Pistoletto et Daniel Buren au palais d’Iéna.

Cerise sur le gâteau, Design Miami, la foire de design qui accompagne chaque année les éditions d’Art Basel et d’Art Basel Miami Beach, se tiendra pour la première fois à Paris en même temps que Paris+.

Elle accueillera une vingtaine d’exposants dans le somptueux hôtel de Maisons, rue de l’Université. Que faudrait-il de plus pour que la capitale française ait un jour l’espoir de supplanter Londres ?

Cerise sur le gâteau, Design Miami, la foire de design qui accompagne chaque année les éditions d’Art Basel et d’Art Basel Miami Beach, se tiendra pour la première fois à Paris en même temps que Paris+.
Cerise sur le gâteau, Design Miami, la foire de design qui accompagne chaque année les éditions d’Art Basel et d’Art Basel Miami Beach, se tiendra pour la première fois à Paris en même temps que Paris+. Courtesy of Paris + par Art Basel

« Le changement de regard et la venue plus fréquente des collectionneurs étrangers sur le marché de l’art prouvent que Paris est un grand hub du monde de l’art, constate le galeriste Georges-Philippe Vallois, membre du comité de sélection de Paris+. Mais les États-Unis, la Chine et la Grande- Bretagne ont des artistes très visibles qui vendent à des prix très élevés, alors que la France reste quasiment absente dans le top 100 mondial. La qualité de la scène française et sa capacité à être vue doivent donc être mieux défendues : par les galeries, par les commissaires d’exposition des festivals et salons, et par les fondations et les musées français. »

Depuis dix ans, le Centre Pompidou a ainsi organisé des rétrospectives Martial Raysse (né en 1936) et Gérard Garouste (né en 1946), tandis que la Fondation Louis Vuitton a exposé Bertrand Lavier (né en 1949) et Daniel Buren (né en 1938). Il serait peut-être temps qu’ils se risquent à montrer le travail d’artistes français qui n’ont pas leur vie derrière eux…


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