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Les Français et les pourboires : une grande histoire de (dés)amour

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Terminé, le bon vieux pourliche de quelques pièces glissé dans le pot de verre trônant au comptoir ? Si les Français semblent attachés à leur réputation de rapiats, l’arrivée du pourboire sur TPE pourrait bien changer la donne. Mais à qui profitera le crime ?

A l’étranger, le touriste français ne se reconnaît pas seulement à son accent à couper au couteau, son avis tranché sur le pain ou le plaisir manifeste qu’il semble prendre à traverser au feu rouge. Sa propension à payer la note au centime près avant de quitter l’établissement dans un sillage du « Mâle » de Jean-Paul Gauthier est aussi, ne lui en déplaise, l’une des pratiques qui font de lui un personnage presque trop facile à identifier. Car oui, le Français est radin, et la pratique des pourboires n’est pour lui nullement une façon de récompenser une qualité de service – qui lui semble être la moindre des choses –, mais plus souvent une largesse savamment calculée dans le but d’impressionner la tablée. En France, la loi est formelle : « Même s’il reste traditionnel dans certains corps de métiers (garçon de café, ouvreuse de cinéma, pompiste, etc.), il est toujours facultatif et laissé à l’appréciation du client. Aucune profession ne peut l’exiger », peut-on lire sur le site du Ministère de l’Économie. Au même titre que la corbeille de pain sans graines, le pichet d’eau et le supplément moutarde, le service est tacitement inclus dans la note.


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Les pourboires, une démarche en voie d’instinction ?

Ainsi, personne ne peut obliger quiconque à gonfler volontairement l’addition ou arrondir à la dizaine supérieure, contrairement à de nombreux pays où l’absence d’une telle pratique est considérée, sinon comme illégale, comme la marque d’une parfaite goujaterie – à commencer par les pays anglo-saxons, l’Australie ou la Scandinavie. « Après avoir travaillé deux ans à New-York, où les pourboires coulaient à flots, mon retour en France m’a fait brusquement redescendre, témoigne Clélia, serveuse dans une brasserie parisienne du Vème arrondissement. Ici, même les clients n’ayant vraisemblablement aucun problème d’argent rechignent à laisser quelques pièces, y compris lorsque la note du déjeuner avoisine les 40 euros par tête ».

Même son de cloche dans les grands hôtels, où la hausse du coût de la vie n’épargne pas les nantis. « Il y a encore quelques années, il était courant de se voir glisser un billet de 50 par un client français. Aujourd’hui, seuls les Émiratis et les Chinois un peu ivres n’hésitent pas à laisser jusqu’à 25 % de la note« , reconnaît Adrien, serveur d’un célèbre établissement de la place Vendôme. Des clichés qui s’appliquent à un secteur au sein duquel l’excellence du service n’est pas une option. Ailleurs, là où s’attablent les plus petites gens, on oppose à l’ingratitude des clients un certain droit à la nonchalance.

A quoi bon être agréable alors que je sais que mon salaire sera le même à la fin du mois ? »

Un marché de dupe, qui légitimerait à contraindre plus lourdement les deux parties ? La question mérite d’être posée et la réponse pourrait bien tenir en trois lettres : le TPE.

L’inflation du tips

Aux pièces laissées sur la table et autres « tipping jars » ornées de smileys se sont substituées les pourboires préremplis sur TPE, à valider au moment d’entrer son code. Difficile, désormais, de cocher la case « pas de pourboires » sous le regard inquisiteur du serveur, sans passer pour un monstre de pingrerie. Calculé en pourcentage de la note finale, sa nouvelle apparence formelle aurait tendance à faire argument d’autorité, et à provoquer chez le malheureux client ce même petit frisson d’angoisse qui lui parcourt l’échine en découvrant son nouvel impôt à la source. En rendant impossible de se défiler par un innocent « Christine, ne me dis pas que toi non plus, tu n’as pas un brin de monnaie ! » d’un air faussement contrit, le pourboire électronique semble de prime abord rétablir un semblant de justice, voire apparaître comme une véritable aubaine pour le personnel – puisque la somme est généralement supérieure à celle dont le Français moyen consentait autrefois à se défaire.

Seulement voilà : plusieurs arguments prêtent à penser qu’il s’agit là d’un mauvais calcul. Aléatoire en fonction de la fréquentation hebdomadaire d’un établissement (devenue plus instable avec la généralisation du télétravail), il reste brandi par l’employeur comme un coquet avantage – exonéré d’impôt et de charges sociales par Emmanuel Macron en 2022, que demande le peuple – venant s’additionner à une rémunération qui pourra être maintenue ras la salle de jeu. On déporte donc la nécessité d’augmenter les salaires sur un client déjà fort marri de devoir dépenser un billet bleu pour une salade verte.

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Autre argument de taille, qui pourrait bien faire descendre le Français dans la rue, son inquiétante généralisation. Autrefois réservé aux hôtels, restaurants et cafés, le pourboire s’invite aujourd’hui dans les boulangeries, les chaînes en self-service, les Uber et autres livraisons de repas et commissions à domicile. Il n’est donc pas rare de se voir gratifier d’une généreuse pièce de deux un café latté que l’on sera venu chercher soi-même au comptoir, voire de doter par erreur votre chauffeur de la veille d’un e-billet de cinq du bout de l’index, trop pressé que vous étiez à commander sous la pluie votre course du jour. Mises bout-à-bout, cette accumulation de micro-montants quotidiens s’apparente à une opération pièces jaunes qui cette fois ne finira pas dans l’escarcelle de Bernadette.

Avec pour conséquence de provoquer l’ire de consommateurs – la fameuse « tipping fatigue » dénoncée par nombre de médias américains – lassés de devoir en permanence mettre la main au porte-monnaie. Jusqu’à renoncer à sortir ? « J’ai réalisé récemment que les pourboires laissés au café en bas de chez moi représentaient plus de 30 euros par mois, déplore Sylvain, responsable du développement dans une société de transport. Depuis, je prends mon café à la machine en arrivant au bureau. Ca a moins de charme, mais tant pis pour l’image d’Épinal ! ». Rincés par des mois d’inflation et la peur de lendemains qui déchantent, contrariés dans une radinerie érigée en sport national, les Français vont-ils plier, ou tout simplement… déserter ?


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