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Elles sont de plus en plus nombreuses dans les maisons de champagne aux postes clés de direction ou de cheffe de caves, 2023 - TGL
Elles sont de plus en plus nombreuses dans les maisons de champagne aux postes clés de direction ou de cheffe de caves, 2023 - TGL

Vins et spiritueux // The Good Culture

Les femmes sont l’avenir de la Champagne

Encore minoritaires, elles sont de plus en plus nombreuses dans les maisons aux postes clés de direction ou de cheffe de caves. Les vigneronnes s’imposent aussi dans les domaines familiaux. Tout n’est pas rose, mais le mouvement semble irréversible.

Du haut de la Montagne de Reims, dans ces vignes lovées entre bois et coteaux, son regard bleu porte loin vers les plaines. Alice Tétienne voit grand pour ce vignoble dont elle se dit « une fervente défenseure », et sans doute pour elle-même aussi. À 34 ans, elle est la plus jeune cheffe de caves de Champagne, hommes et femmes confondus.


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Alice Tétienne, directrice générale adjointe de la maison Henriot, est la plus jeune cheffe de caves de Champagne.
Alice Tétienne, directrice générale adjointe de la maison Henriot, est la plus jeune cheffe de caves de Champagne. Alice Tetienne

À la faveur du rachat de Henriot par TEVC-Nicolas Feuillatte, elle vient d’être promue directrice générale adjointe de cette maison bicentenaire aux côtés de Christophe Juarez, le dirigeant du deuxième plus gros acteur du champagne après LVMH. Autant dire que ses missions sont vastes et qu’elle s’en accommode très bien : conduite de la vigne, relation vignerons, œnologie, marketing, représentation… A-t-il été difficile de s’imposer en tant que femme ? « Pour moi, c’est un non-­sujet ! »

À la tête d’une maison fondée par Apolline Henriot et inspirée par sa grand-mère, Alice Tétienne montre l’assurance de sa génération et de son tempérament. « Il y a peut-être un effet personnalité », sourit celle qui a obtenu le diplôme national d’œnologue au sein d’une promotion composée pour la première fois d’une majorité de femmes.

Les caves du champagne Abelé 1757.
Les caves du champagne Abelé 1757. DR

Une étude commandée par le Syndicat général des vignerons, menée avec l’université de Reims, confirme que la Champagne est le vignoble le plus féminin de France : elles sont 40 % à la tête d’une exploitation alors que la moyenne nationale atteint 26 % (chiffres 2020). L’étude porte sur les vigneronnes et ne fait pas référence aux maisons – les deux facettes du modèle champenois –, avec leurs dirigeantes ou cheffes de caves.

Ce sont ces figures que l’on voit le plus souvent, incarnations publiques de marques prestigieuses. Elles se nomment Julie Cavil, gardienne du temple Krug depuis quatre ans, ou Élise Losfelt, d’une lignée de vigneronnes du sud de la France et nommée en début d’année chez Charles Heidsieck. Il y a encore Séverine Frerson, première cheffe de caves de Perrier-Jouët depuis sa création, en 1811, par Rose-Adélaïde Jouët.

Du caractère et du velours

Vue des vignes de la maison Henriot.
Vue des vignes de la maison Henriot.

Cette Champenoise se souvient : « On m’avait déconseillé de persévérer parce que j’étais une femme. Il faut du caractère dans un gant de velours pour s’imposer dans ce milieu. » Les expériences sont contrastées. Chez Castelnau, maison rémoise à taille humaine, Carine Bailleul a découvert le métier d’œnologue avec une femme, avant de succéder à une autre, en 2020, comme cheffe de caves.

« Je constate depuis plusieurs années une féminisation des postes de production, notamment, même s’il y a beaucoup d’hommes autour de moi. Cela reste un univers très bienveillant », assure celle qui se considère comme la « cheffe d’orchestre » d’une équipe de 35 personnes. « Et quand je recrute, j’embauche le profil adéquat, quel que soit le sexe. »

Marie Gicquel, directrice générale du champagne Abelé 1757 et ses caves centenaires.
Marie Gicquel, directrice générale du champagne Abelé 1757 et ses caves centenaires. Leif Carlsonn

Il se trouve que Carine Bailleul côtoie une femme à la direction générale du champagne Castelnau, Hannelore Chamaux-Rima. Ces binômes restent extrêmement rares, mais les femmes dirigeantes s’imposent. Vitalie Taittinger en est sans doute la figure la plus connue : elle préside la grande maison de Reims à la suite de son père, secondée par son frère.

Nommée à 40 ans, elle mène l’entreprise de 250 collaborateurs après en avoir supervisé le marketing et la communication. Étrangère, elle, à tout atavisme champenois, Marie Gicquel dirige la confidentielle Abelé 1757, avec ses dix salariés. « Je gère beaucoup l’opérationnel tout en ayant une vision à long terme. Je ne m’ennuie pas », sourit cette polyvalente qui a pour mission de relancer cette pépite taillée couture.


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Femmes en Champagne : diriger autrement

Vue des vignes de Champagne.
Vue des vignes de Champagne. Alice Tetienne

« Il y a encore trop peu de femmes à nos postes, souligne-t-elle. J’espère que cela va changer parce que nous apportons d’autres choses, notamment la capacité d’animer un collectif avec moins de place pour l’ego. » Alice Paillard dit un peu la même chose à la tête de la maison fondée par son père, Bruno Paillard : « Je la dirige autrement, davantage dans l’échange, alors que lui, c’était le capitaine. »

Alice était la plus jeune des enfants, mais son frère s’est éloigné de la Champagne pour créer un domaine en vallée du Rhône, nommé La Vigne des Pères… Dans ces entrelacs familiaux, elle assure : « J’ai été appelée non par mon père, mais par l’envie, même s’il voulait une continuité, que la maison devienne plus grande que lui. Et je crois que la relation père-fille reste plus facile que père-fils. C’est moins frontal, même si nous avons eu des désaccords. »

Alice Paillard, copropriétaire et directrice de la maison Bruno Paillard.
Alice Paillard, copropriétaire et directrice de la maison Bruno Paillard. Studio Cabrelli

Alice Paillard estime que, pour une femme, « les freins sont d’abord en soi », un sentiment sur lequel elle peut échanger avec les membres de l’association La Transmission, Femmes en Champagne, lieu de partage d’expériences plus que de revendication.

Avec Mélanie Tarlant, par exemple, copropriétaire et codirectrice avec son frère du réputé domaine du même nom de la vallée de la Marne : « Mon monde vigneron est différent de celui des maisons. Cette diversité est intéressante, j’y ai peut-être porté une part plus féministe. »

Impliquée également dans le collectif Women do Wine, Mélanie était devenue, en 2005, la première « fille de » à intégrer la saga Tarlant en douze générations. Sur l’étiquette, « Tarlant Père et Fils » laissait place à « Tarlant » tout court.

Les vignes de Champagne Pierre Mignon en automne.
Les vignes de Champagne Pierre Mignon en automne. DR

« Ce changement de nom a quand même un impact, explique-t-elle. Il est symbolique des évolutions de la société, et c’était mon désir ! La place des femmes dans une entreprise viticole est longtemps restée dans une case : le commercial et l’administratif. Un schéma un peu archaïque… »

Après une première carrière dans la production de cinéma, elle est revenue en s’attelant d’abord à la communication. Aujourd’hui, la répartition des tâches est naturelle : « À mon frère, les urgences en cave, à moi, celles de la vigne. Je travaille sur les effets du réchauffement climatique, les réponses à apporter sur le long terme. C’est le tracteur qui fait très homme : les choses ont tout de même évolué ! »


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