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Étonnante, bouillonnante et riche de sa démesure, la capitale albanaise prend son essor de façon fulgurante. Partout, des tours sortent de terre et la jeunesse croque la vie à pleines dents. Plongée au cœur d’une ville qui renaît sous nos yeux.
Au cœur de Blloku, quartier vivant du centre de Tirana, la fête bat son plein. Sur la pelouse d’une villa moderniste à l’improbable façade vert kaki et orange pâle, la jeunesse dorée de la ville profite du soleil un cocktail à la main. Installé derrière la statue d’un jeune pâtre en fustanelle, un DJ mixe, les yeux mi-clos, comme absorbé dans ses pensées.
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On ira tous à Tirana
Entourée d’immeubles sans charme, la villa intrigue par son allure figée, comme suspendue hors du temps, tandis que le reste de la ville s’agite dans une frénésie de chantiers. En ce week-end d’avril, les visiteurs affluent dans cette maison, baptisée Villa 31, qui inaugure sa première résidence d’artistes.

Au milieu de la foule joyeuse, un couple plus âgé déambule, le visage marqué par un mélange de gravité et d’incrédulité. Plus intéressés par le mobilier d’époque que par les installations contemporaines présentées par les premiers résidents, ils caressent les tables basses, tâtent les fauteuils, effleurent d’une main hésitante les murs.
Sans mot dire, ils avancent, lâchant parfois un mot, un son, pour dire leur étonnement, leur sidération. À la différence des autres visiteurs, eux ont vécu les années de plomb et le règne sans partage du dictateur Enver Hoxha. C’est avec émotion qu’ils visitent sa maison, qui ouvre ses portes au public pour la première fois.

Province de l’Empire ottoman à partir du XVIe siècle, l’Albanie proclame son indépendance en 1912, à l’issue de la première guerre balkanique. En 1924, le Premier ministre Ahmet Zogu accède à la présidence, avant de s’autoproclamer roi en 1928, sous le nom de Zog Ier. Son ascension, bien que soutenue par l’Italie fasciste de Mussolini, n’empêchera pas le Duce d’envahir l’Albanie en 1939.
Passé sous le contrôle du IIIe Reich en 1943, le pays est libéré l’année suivante par la résistance communiste menée par Enver Hoxha. Ce dernier instaure une dictature qui durera plus de quarante ans. Il exercera un pouvoir absolu, contrôlant chaque aspect de la vie privée des citoyens grâce à sa redoutable police secrète, la Sigurimi.

La visite du musée aux Feuilles et de Bunk’Art 2, qui retracent cette page sombre de l’histoire albanaise, glace le sang. On y découvre que ce régime fut l’un des plus répressifs et violents d’Europe et que près de 100000 Albanais furent internés dans des camps, contraints à des travaux forcés.
Le printemps des gratte-ciel
Longtemps coupée du monde, véritable « Corée du Nord » de l’Europe, l’Albanie devra attendre 1991 pour voir s’effondrer le régime communiste. Les premières élections libres ont lieu en 1992, mais le pays sombre dans la guerre civile cinq ans plus tard. Depuis les années 2000, l’Albanie se redresse à un rythme soutenu et se cherche de nouvelles alliances.

Elle rejoint l’OTAN en 2009 et dépose officiellement sa candidature à l’Union européenne en 2014. Selon Edi Rama, le Premier ministre, l’Albanie sera prête à devenir le 28e État membre en 2028. « Cette maison au passé si douloureux est un véritable fantôme au cœur d’une ville en plein renouveau. C’était une volonté du Premier ministre – lui-même artiste ayant fait les Beaux-Arts de Paris – de la transformer en résidence d’artistes », confie Nita Deda, directrice artistique de la Villa 31.
Confiée pour cinq années à la fondation Art Explora, créée par Frédéric Jousset, l’ex-patron de Webhelp, la Villa 31 pourra accueillir jusqu’à 30 artistes chaque année. Edi Rama, friand de projets culturels à fort impact médiatique, avait déjà transformé le rez-de-chaussée de sa résidence officielle en lieu d’exposition – le Center of Openness and Dialogue. Lorsqu’il était maire de Tirana (2000-2011), il avait fait repeindre de couleurs vives les façades des immeubles de l’ère communiste.
Avec l’actuel maire, Erion Veliaj, ils sont les fers de lance du développement de la ville. Ils font de l’architecture et de l’aménagement urbain des leviers de leur stratégie visant à renforcer la réputation internationale de Tirana, dans un pays qui mise sur le tourisme et la construction pour assurer son avenir.

Pour prendre le pouls de cette capitale trépidante, il suffit de se rendre sur la place Skanderbeg, qui s’étend sur près de 2,5 hectares. Baptisée en hommage au héros national qui s’opposa à l’Empire ottoman au XVe siècle, elle fut commencée sous le règne de Zog Ier, puis achevée durant l’occupation italienne. Elle abrite deux des rares vestiges ottomans de Tirana : la Tour de l’Horloge et la charmante petite mosquée Et’hem Bey.
Le reste des bâtiments alentour datent pour la plupart de l’époque communiste, comme l’imposant Palais de la Culture – dont la première pierre fut posée par Nikita Khrouchtchev – ou le Musée national historique, actuellement en rénovation, reconnaissable à sa mosaïque d’inspiration réaliste-socialiste.
Entièrement restaurée en 2017 par les architectes belges du cabinet 51N4E, la place est désormais pavée de près de 130000 dalles taillées dans 34 types de pierres en provenance de tout le pays. Partout en ville, les grues sont omniprésentes. Comme dans certaines capitales du Golfe, les gratte-ciel jaillissent aussi vite que les champignons sur l’Étoile mystérieuse de Tintin.

Depuis le bar panoramique de la Sky Tower, le nombre de tours achevées ou en cours de construction dans cette capitale de moins de 400000 habitants donne le tournis. Portés par les architectes internationaux les plus en vue du moment, ces projets pharaoniques sont encouragés par les autorités, bénéficiant d’une liberté créative totale et de démarches administratives assouplies.
Autour de la place Skanderbeg, plusieurs tours esquissent ainsi une skyline unique. Le Book Building (51N4E, 2024), large tour de 77 mètres aux ouvertures en arcs de cercle, dialogue visuellement avec la Tour de l’Horloge. Plus élancée, l’Alban Tower (Archea Associati, 2021) atteint 107 mètres et se compose de quatre volumes aux hauteurs et aux couleurs différentes. Culminant à 135 mètres, Eyes of Tirana (Henning Larsen Architects, 2025) est formée par l’empilement de quatre blocs massifs.

De l’autre côté de la place, du haut de ses 133 mètres, la tour de l’hôtel InterContinental (Bolles + Wilson, 2025) éclipse l’hôtel International Tirana construit en 1979 par Valentina Pistoli, la première femme architecte albanaise. Mais c’est la tour Skanderbeg, imaginée par le cabinet néerlandais MVRDV, qui suscite le plus d’étonnement.
Haute de 85 mètres, presque modeste au regard de ses voisines, elle se distingue par sa silhouette étrange représentant le visage du héros national. Selon Kreshnik Merxhani, architecte et professeur à l’université Epoka de Tirana, la démesure immobilière qui agite la capitale est loin de ralentir : une cinquantaine de nouvelles tours seraient en projet, dont l’une mesurera quelque 300 mètres de hauteur. Outre les interrogations sur leur intégration dans le paysage urbain, la question de leur usage soulève de vives préoccupations.

Avec un salaire mensuel moyen de 650 euros brut, selon le FMI, ces logements, dont les prix à l’achat varient entre 4000 et 14000 euros le mètre carré, restent hors de portée pour la majorité des Albanais. Et les soupçons de blanchiment d’argent persistent, d’autant plus depuis l’arrestation, en février, pour corruption et blanchiment, du maire, Erion Veliaj, longtemps perçu comme le dauphin d’Edi Rama.
Retour vers l’est
Au-delà de ces dérives spéculatives, une autre Tirana émerge. Partout, des lieux consacrés à l’art, à l’innovation ou aux nouvelles technologies ouvrent, telle la Pyramide. Cet ancien monument à la gloire d’Enver Hoxha a été entièrement réinventé par le cabinet d’architectes néerlandais MVRDV en 2023. Ses 14 faces de pierre blanche ont été dynamisées par l’ajout de modules colorés accueillant startup, associations ou commerces.

Ces dernières années, la capitale attire un nombre croissant de jeunes issus de la diaspora – qui compte plus d’Albanais que le pays lui-même – séduits par son énergie, son esprit entrepreneurial et l’impression qu’ici, tout reste encore à inventer. Sofokli Cali, cofondateur avec son frère Evi du bar à cocktails Nouvelle Vague (distingué par le prestigieux « The World’s 50 Best Bars »), incarne cette génération d’Albanais résolument tournés vers l’avenir.
Tous deux ont grandi à Athènes avant de s’installer en Albanie en 2010, un pays dont ils conservaient à peine les souvenirs épars de leurs vacances d’enfance. « À partir de 2015, le monde a enfin commencé à s’intéresser à l’Albanie. Avec ses sublimes plages turquoise et ses montagnes majestueuses, elle est peu à peu devenue une destination prisée. Et, très vite, les visiteurs nous ont posé la question: quelle est l’identité de l’Albanie ? Quels sont ses produits ? », raconte Sofokli.

Frappés par cette interrogation récurrente, les deux frères, qui avaient déjà ouvert un beach bar à succès, décident de sillonner le pays pour mieux comprendre son terroir et ses pratiques culinaires. De ce voyage initiatique est né un concept, « Think local, act global ! », et une carte de cocktails aussi délicieux qu’originaux. Black Sabbat, English Climber, Drunk Bee… Il serait vain de tenter d’en percer le mystère en quelques lignes, mais disons que leur dégustation sufrait presque à justifier un week-end à Tirana !
Le parcours d’Ina Shkëmbi est sensiblement le même. Ayant grandi en Italie, elle aussi a senti le bon moment pour développer son projet en Albanie. Elle a restauré, presque à l’identique, l’une des plus vieilles maisons du quartier de New Bazaar et l’a transformée en un adorable hôtel-boutique. Ces deux jeunes entrepreneurs débordants d’énergie incarnent une hospitalité aussi chaleureuse qu’enthousiaste, achevant de nous convaincre que Tirana vaut bien le détour.
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