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the good life 61 couverture

The Good News // Culture

The Good Life #61 spécial hiver est disponible en kiosque

« Tout le monde veut vivre au sommet de la montagne, sans soupçonner que le vrai bonheur est dans la manière de gravir la pente. » Gabriel García Márquez

« Savoir l’aimer », un édito par Paul Miquel à l’occasion de la sortie du numéro spécial hiver de The Good Life, en kiosque dès le 30 novembre 2023.


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Edito de Paul Miquel, à l’occasion de la sortie de The Good Life #61

À l’origine, je pensais ne pas aimer la montagne. Je préférais les soleils d’hiver lointains aux frimas des stations alpines, la douceur des plages tropicales à celle des pistes damées, un drap de bain recouvert de sable à une raclette des familles. Je pensais ne pas aimer la montagne comme un enfant pense ne pas aimer les haricots verts ou les épinards. Comme toujours, le temps a fait son œuvre, lentement, sans bruit. Un jour, presque par magie, je n’ai plus eu mal aux pieds dans mes chaussures de ski. Enfiler des moufles ne me semblait plus incongru. Pire, je m’étonnais de trouver les doudounes orange des années 70 élégantes. La généralisation des skis paraboliques a aussi changé ma perception angoissante des pentes. J’ai commencé à mieux imaginer mes trajectoires, sentir le feu des carres, apprécier ma vitesse, ne plus tomber toutes les deux minutes. Et le déclic est venu. À force de vouloir tenter de la comprendre, la montagne s’est adoucie. Je pourrais d’ailleurs dater ce moment très précisément. C’était un jour de fé- vrier, dans la haute vallée de l’Ubaye. Ne comptez pas sur moi pour vous dire où exactement, mais ce matin-là, il faisait beau et le froid piquait les joues.

Pour la première fois de ma vie, un ami – il se reconnaîtra – voulait absolument me faire découvrir le ski de randonnée. Les peaux de phoque, les fixations bizarres qui libèrent le talon, les couteaux pour s’arrimer à la glace, le pack Arva et l’approche abrupte de la conversion. Un nou- veau monde s’ouvrait à moi ; autant le dire, une aventure. Ce matin-là, donc, nous partîmes aux aurores. Personne d’autre que nous. Une cathédrale de silence couverte de velours blanc. Et nous commençâmes à gravir cette mon- tagne sans à-coups, en cadence, écoutant la mélodie si par- ticulière de nos skis qui allaient et venaient sur la neige, comme un tic-tac entêtant. Un peu trop longue forcément, la montée a duré le temps qu’il fallait. Le souffle court, le blanc partout et le rapport aux éléments. C’est ce jour-là que j’ai commencé – je crois – à aimer la montagne, en la respectant, calquant mon rythme cardiaque sur le degré de ses pentes. Au plus près d’elle. Nous arrivâmes au som- met, en sueur, le sourire bien là, figé, puéril, sincère. Oh ! ce n’était pas un sommet de légende, mais un joli col perdu, un peu obscur, assez élevé en altitude, couronné de rocaille et de neige gelée. La vue était splendide, envoûtante, un peu étrange. Je ne voulais plus repartir. J’étais bien. Heureux. Comblé. C’est aussi ce jour-là que j’ai compris qu’en mon- tagne je préférais monter plutôt que descendre, même à ski. C’est ainsi, rien ne sert de se battre contre nos vérités.

Alors oui, j’aurais pu évoquer le bouleversement climatique, les enjeux majeurs auxquels les professionnels de la neige doivent aujourd’hui faire face, la fonte des glaces, le tourisme qui change, ce monde fou qui lutte pour ne pas s’écrouler, mais qui, résilient, ne cesse de se réinventer. Le luxe, en altitude, change aussi d’attitude. Il devient plus responsable, moins égoïste, même si les glaciers se retirent de 14 à 19 mètres par an et que les saisons de ski raccourcissent de près d’une semaine chaque décennie. L’industrie du ski, pilier du tourisme en montagne, s’adapte. Les stations investissent massivement dans des technologies écoresponsables. Des chalets à bilan carbone neutre fleurissent. De plus en plus, les équipements de ski intègrent des matériaux recyclables. Cependant, les chiffres – encore eux – sont intraitables : en moyenne, la consommation d’énergie des remontées mécaniques équivaut aux besoins annuels de certaines petites villes ! Le ski en montagne devient un équilibre entre les plaisirs de l’instant et la responsabilité à long terme. Les montagnes, mesurées en mètres de glace perdue, rappellent que le luxe moderne doit absolument composer avec la réalité climatique. Le défi, chiffré et tangible, est d’assurer que les traces laissées sur la poudreuse ne deviennent plus des cicatrices permanentes sur nos sommets.

J’aurais pu également lister tous les grands et beaux sujets qui peuplent les pages de ce nouveau numéro de The Good Life clôturant une drôle d’année 2023. Entre autres : la découverte de Tachkent, en Ouzbékistan, la féminisation croissante des maisons de champagne, l’entretien vérité du maire de Chamonix, la revanche du bitcoin, le business inattendu des boules à neige, le boom du ski de randonnée, le renouveau des croisières, les tribulations des milliardaires chinois dans le Bordelais, le développement de dameuses 100% électriques et bien d’autres encore. En cette période de fêtes de fin d’année, l’essentiel est ailleurs. La montagne, il faut l’aimer comme elle est, avec toutes ses contradictions ; aussi nombreuses que les nôtres.

– Paul Miquel, Rédacteur en chef

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