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The Good Challenge :
Les nouveaux défis de l'industrie bancaire

Hausse des taux directeurs, difficultés à recruter durablement, digitalisation poussive, urgence climatique, concurrence de nouveaux entrants… l’industrie bancaire traditionnelle doit aujourd’hui faire face à de très nombreux challenges. Des changements de paradigmes profonds qui obligent le secteur bancaire à revoir son modèle d’affaires. Quelles seront les banques de demain ?

Les bureaux de BNP Paribas, situés dans le marché Saint-Honoré, à Paris, et dans l’immeuble Valmy, à Montreuil.
Les bureaux de BNP Paribas, situés dans le marché Saint-Honoré, à Paris, et dans l’immeuble Valmy, à Montreuil. DR

Pas une grande banque mondiale qui ne se soit lancée dans un plan de transformation. Dès le début des années 2010, tous les établissements bancaires livraient leurs ambitions de digitalisation, avec pour corollaire le développement de nouveaux outils et une réduction sensible du nombre d’agences. Zoom sur le renouveau de l’industrie bancaire. 

En l’espace de dix ans, ce sont quelque 3 700 agences bancaires qui ont fermé leurs portes dans l’Hexagone, selon une étude MoneyVox. Des chiffres semblables à ceux constatés dans les autres pays européens, où la tendance est clairement à un recul du nombre d’agences. L’ensemble des opérations simples et du quotidien a été transféré sur les applications mobiles.

La figuration d’une cryptomonnaie.
La figuration d’une cryptomonnaie. Pierre Borthiry Peiobty / Unsplash

« Aujourd’hui, 70 % des clients particuliers utilisent nos services digitaux quotidiennement. Ce pourcentage atteint 78 % parmi la clientèle entreprises », souligne Noémie Ellezam–Danielo, chief digital officer du groupe Société générale. À partir de 2015, l’apparition de néobanques aux modèles 100 % dématérialisés est venue concurrencer les acteurs traditionnels de l’industrie bancaire : des acteurs tels que Revolut ou N26 étant respectivement valorisés, en 2021, à 33 et à 9 milliards de dollars. À titre de comparaison, la Société générale est aujourd’hui valorisée à hauteur de 20,3 milliards de dollars.

Ces fintechs nées dans un monde de taux bas ont fondé leurs modèles d’affaires sur une rentabilité différente. « Contrairement aux banques traditionnelles, nous ne voyons pas le crédit immobilier comme le produit d’appel par excellence. Nous sommes nés dans un contexte de taux bas et avons construit un modèle différent permettant de générer des revenus autrement, détaille Jérémie Rosselli, directeur général de N26, France et Benelux. Nous sommes passés d’un monde monobancaire à un monde d’usage. Les clients bancaires n’hésitent plus à aller piocher les services qui leur conviennent. Ils vont donc utiliser N26 pour la banque au quotidien et prendront les services d’autres acteurs pour d’autres services. »

L’équipe de N26.
L’équipe de N26. DR

Les néobanques s’emparent des cryptomonnaies 

Longtemps, les établissements bancaires ont choisi de rester à l’écart des cryptomonnaies, refusant de proposer ces devises à leurs clients. C’était sans compter avec la percée des néobanques et, parmi elles, l’enseigne Revolut qui, la première, a intégré l’achat de cryptomonnaies à son offre digitale. En août 2022, la banque britannique obtenait le statut de fournisseur de services sur crypto-actifs auprès du régulateur Cyprus Securities and Exchange Commission (CySEC). Cette approbation du régulateur chypriote permet à la néobanque de proposer des services « crypto » dans l’espace économique européen.

L’application de la néobanque N26.
L’application de la néobanque N26. DR

Quid des autres banques de détail ? Du côté des néobanques, la question est dans les tuyaux. « Si, il y a trois ans, le sujet des “cryptos” était un sujet de niche, nous constatons qu’il y a désormais une vraie appétence pour cette classe d’actifs. Néanmoins, cela requiert une intégration assez technique. C’est la raison pour laquelle nous travaillons actuellement à la mise en place d’une offre avec un partenaire », indique Jérémie Rosselli, directeur général de N26 France et Benelux. Du côté des banques traditionnelles, si la technologie blockchain est déjà utilisée au sein de la banque de financement et d’investissement, les cryptomonnaies ne sont pas à l’ordre du jour pour la banque de détail.

Capter l’épargne longue

Des propos largement partagés par Pierre Borg, associé EY, responsable du secteur banque et marchés de capitaux en France : « Les 35-45 ans choisissent une autre banque pour gérer leurs actifs. C’est la raison pour laquelle, les banques traditionnelles tendent à aller davantage vers le conseil, segment aujourd’hui majoritairement adressé par les conseillers en gestion de patrimoine. »

Au-delà des conseillers en gestion de patrimoine, de nouveaux acteurs émergent dans l’industrie bancaire, à l’instar de Yomoni, plate-forme numérique d’épargne, accessible dès 1 000 euros. « Le modèle français de banque universelle montre aujourd’hui ses limites : les conseillers multicartes ne sont pas à même de renseigner des clients de plus en plus informés. Si les banques traditionnelles améliorent leurs outils sur la banque au quotidien, celles-ci restent en retrait sur l’épargne. Il y a un vrai sujet de modèle : les services de banque au quotidien restent peu chers et les banques rattrapent leur niveau de marge grâce à des produits tels que l’épargne. Pour un profil dynamique, les frais se situent autour de 3 % par an, contre 1,5 % chez un acteur digital », note Sébastien d’Ornano, président de Yomoni.

Les bureaux de BNP Paribas, situés dans le marché Saint-Honoré, à Paris, et dans l’immeuble Valmy, à Montreuil.
Les bureaux de BNP Paribas, situés dans le marché Saint-Honoré, à Paris, et dans l’immeuble Valmy, à Montreuil. DR

L’enjeu pour les banques est donc de muscler l’accompagnement afin de capter l’épargne longue et de digitaliser le traitement des produits simples du quotidien. Grâce aux applications numériques, les banques réfléchissent également à de nouveaux relais de croissance. « Il faut bien avoir à l’esprit que, à l’heure actuelle, une application bancaire a davantage de trafic qu’un grand média tel que L’Équipe ou Le Monde. L’un des relais de croissance envisagés est de monétiser cette audience par des parcours de commercialisation de produits bancaires in-app, mais aussi de l’ouvrir à des services non bancaires », poursuit Pierre Borg.

L’application de la néobanque N26. Le renouveau de l’industrie bancaire.
L’application de la néobanque N26. Le renouveau de l’industrie bancaire. DR

Parmi les grandes verticales en réflexion : la santé, mais également la maison, l’épargne, l’agriculture ou encore les paiements. C’est ainsi que Boursorama, filiale de la Société générale, propose à ses 4 millions de clients l’accès à la market place The Corner directement via leur application mobile. Au-delà des applications, la mobilité reste un axe de développement fort pour les banques.

Dans son plan stratégique GTS 2025 (Growth, Technology, Sustainability) BNP Paribas s’est fixé pour objectif de réaliser un milliard d’euros de revenus supplémentaires grâce à ses initiatives transversales dans le domaine de la mobilité à l’horizon 2025, notamment via sa filiale Arval. Des ambitions également affichées par la Société générale qui, avec sa filiale ALD, a imaginé ALD Move, une solution de mobilité à destination des entreprises et de leurs salariés. 

Le site de néobanque Yomoni.
Le site de néobanque Yomoni. DR

Dans les banques traditionnelles, le « full remote » n’est guère d’actualité

La crise sanitaire a propulsé les banques traditionnelles dans de nouveaux modes d’organisation du travail. Les différents confinements ont apporté la preuve que le télétravail pouvait être efficace. Désormais, toutes les grandes banques l’ont adopté, grâce à des accords d’entreprise, comptant de deux à trois jours par semaine, selon les établissements et les métiers. Une nouvelle organisation qui amène à repenser les locaux en flex-office, les collaborateurs n’ayant plus de poste attitré, avec pour corollaire une optimisation du parc immobilier. Selon les établissements bancaires, la réduction des surfaces des locaux, grâce au flex-office, serait comprise entre 20 % et 40 %.

À titre d’exemple, au sein des tours Duo, le groupe BPCE Natixis a instauré un ratio de six places disponibles pour dix collaborateurs. Si, dans les néobanques, à l’instar de N26, le full remote est déjà une réalité, dans les grandes banques cette flexibilité n’est pas envisagée.

Le fondateur de la néobanque Yomoni, Sébastien d’Ornano.
Le fondateur de la néobanque Yomoni, Sébastien d’Ornano. DR

Première raison invoquée : les opérations de cash-flow et les activités de marché doivent être opérées sur site pour des raisons de sécurité et de confidentialité. À cela s’ajoute une volonté de fédérer les équipes. « Nous avons mis en place le télétravail avec une vraie conviction : celle qu’une alternance est nécessaire. Les collaborateurs ont en moyenne deux jours de télétravail et toutes les équipes se retrouvent sur site au complet une journée par semaine à l’occasion du “all day in” », explique Marie‑Béatrice Vignau-Loustau, group talent manager de Société générale. 

Intégrer l’urgence climatique 

Autre impératif pour les établissements traditionnels dans l’industrie bancaire : continuer d’engendrer du profit tout en donnant des gages d’action en faveur du climat. Chaque établissement bancaire y va donc de ses annonces signalant son engagement en faveur d’un business responsable. C’est ainsi que les tours Duo, de Natixis, à Paris, pourraient s’éteindre quinze jours durant à l’occasion des vacances de fin d’année ; les salariés du groupe étant soit en congés, soit en télétravail. Au-delà de ces actions du quotidien, les mastodontes du secteur sont attendus sur leur stratégie de financements.

La figuration d’une cryptomonnaie.
La figuration d’une cryptomonnaie. Art Rachen / Unsplash

Tous ont ainsi annoncé des objectifs ambitieux de financement de la transition énergétique (300 milliards d’euros à l’horizon 2025 pour la Société générale) et sortent progressivement du financement du financement des industries carbonées. Le volet finance durable et épargne responsable prend une place de plus en plus grandissante dans l’offre à destination des épargnants. 

Du banquier au développeur 

Enfin, l’autre grand défi de l’industrie bancaire reste celui de l’attraction et de la fidélisation des talents. À l’heure de la démission silencieuse et du désengagement des salariés, les acteurs bancaires n’échappent pas à ce mouvement de fonds, avec des collaborateurs en demande de davantage de sens dans les missions qui leur sont confiées. Dans ce contexte, les plans en faveur du climat apparaissent comme un moyen de donner des gages aux nouveaux profils qui n’hésitent pas à aborder ces sujets frontalement lors des entretiens d’embauche.

Le site de néobanque Yomoni.
Le site de néobanque Yomoni. DR

Au sein des géants de l’industrie bancaire, les métiers sont extrêmement variés. À lui seul, le groupe Société générale compte 133 000 employés à travers le monde. Avec les conseillers clientèle, la technologie de l’information (IT) reste l’un des plus gros pourvoyeurs d’emploi. « Nous sommes une entreprise avec une intensité technologique forte », ­explique Marie–Béatrice Vignau–Loustau, group talent manager.

Au travers d’un programme de « reskilling », la banque mise notamment sur l’interne pour faire évoluer les talents vers des métiers qui correspondent à de vrais besoins internes. Pour les néobanques, le nerf de la guerre demeure la tech. « Le banquier d’aujourd’hui est un développeur. Nous sommes une boîte de tech qui fait de la banque. Il y a, au sein de N26, davantage de développeurs que de financiers », conclut Jérémie Rosselli. 

3 questions à Marguerite Bérard - Directrice de la Banque commerciale en France, BNP Paribas.

Hausse des taux directeurs, digitalisation poussive… l’industrie bancaire traditionnelle doit aujourd’hui faire face à de nombreux challenges, 2023 - The Good Life

 

 

 

 

Comment imaginez-vous la banque de détail dans dix ans ? 

Je vois trois évolutions majeures, celles-ci sont d’ores et déjà à l’œuvre. Tout d’abord, la banque sera toujours plus hybride et plus digitale. Par exemple, 90 % des virements se font en autonomie. Pour autant, la relation avec le conseiller demeure essentielle. Une banque digitale ne signifie pas moins d’humain. Au contraire, les prises de rendez‑vous progressent et les clients sont en demande de conseils pour des opérations à valeur ajoutée concernant l’épargne ou encore la prévoyance. La troisième évolution qui se dessine est celle du « beyond banking ». L’offre bancaire s’enrichit d’une nouvelle palette de services, au-delà des services historiques. C’est ce que nous faisons déjà – par exemple, avec nos offres de cash‑back ou encore de mobilité. 

À cette date, les cryptomonnaies feront-elles partie de l’offre bancaire ?

La technologie blockchain est déjà une réalité au sein de BNP Paribas. En revanche, en l’absence d’un cadre réglementaire protecteur, nous ne projetons pas de déployer une offre « crypto » à destination des particuliers. Le jour où il existera un cadre réglementaire précis, notre position pourra alors être différente.

Quel est le rôle d’un établissement bancaire en matière d’impact environnemental ? 

Nous sommes non seulement attendus sur ces questions, mais également très engagés. À titre d’exemple, en interne, tous nos banquiers ont reçu une formation
de quatre modules baptisée « banquiers engagés », afin qu’il existe un socle de connaissance commun. Au-delà de l’interne, nous sommes l’une des premières banques
à avoir cessé, dès 2017, de financer les spécialistes du pétrole et du gaz de schiste. Nous sortons progressivement du financement du charbon thermique et accompagnons
nos clients dans la réduction de leur empreinte carbone, qu’il s’agisse des particuliers avec la rénovation énergétique de leurs logements et l’investissement socialement responsable ou des entreprises – par exemple avec des financements à impact, qui prennent en compte l’atteinte de critères ESG pour améliorer le taux du crédit.