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The Good Culture // Art

A la BRAFA, les marchands d’art ont Paris dans le viseur

La 69e édition de la Brussels Art Fair, la BRAFA, a réuni la semaine dernière 132 exposants internationaux, marchands et collectionneurs, dans la capitale belge. L’occasion pour The Good Life de faire un point sur les évolutions du secteur.

Il y a une règle bien connue du métier d’antiquaire : ceux qui touchent n’achètent jamais. Ces inévitables badauds ne constituaient néanmoins pas l’essentiel du public de la BRAFA, qui réunissait la semaine passée surtout des professionnels du design et de l’art ancien, 132 exposants venus de 14 pays, marchands d’art et collectionneurs privés rassemblés au Brussels Expo. Le lieu où il fallait être : « un espace physique reste encore primordial pour se faire connaître des acheteurs, que ce soit en ville ou lors de ce type d’évènement », nous fait-on ainsi savoir.


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L’œuvre de la BRAFA

La 69e édition de cette foire internationale – la plus qualitative d’Europe – proposait donc un éventail de spécialités allant de l’Antiquité à l’art contemporain, tous pays et mouvements artistiques confondus. « Les prix des objets anciens augmentent depuis 25 ans parce qu’avec le temps les pièces se font plus rares », nous explique Florian Kolhammer, jeune spécialiste autrichien du Jugendstil, équivalent germanique de l’Art nouveau.

C’est certainement ce qu’il y a de plus intéressant ici : l’évolution des marchés, celui des pièces d’Antiquité (les œuvres de plus de cent ans) et celui du design d’un XXe siècle dont l’intérêt des acheteurs ne cesse de croître. « On constate un glissement dans les périodes, nous confirme Philippe Rapin, de la maison parisienne du même nom. Le contemporain – le vintage – prend une place de plus en plus importante. L’art de vivre des trente glorieuses parle à une clientèle nouvelle. Alors que les objets XVIIIe et XIXe siècles se restreignent fortement ».

Dans les allées de la BRAFA 2024.
Dans les allées de la BRAFA 2024.

Un effet Instagram

Et l’on peut être contemporain et toujours baroque. C’est la marque de fabrique de la Maison Rapin. « Ce qui m’intéresse dans un intérieur, c’est le confort, le réconfortant même. Je n’ai aucune envie de me retrouver glacé dans un coin ». Il nous fait part de la diversité de ses objets — sa maison produit à la fois des œuvres et défend une vingtaine d’artistes. Il nous montre avec un certain allant l’une de ses pièces emblématiques : un grand buffet laqué constellé de cabochons de Turquoises chinoises, produit en série, qui connaît un franc succès.

« Ma clientèle est à 70% américaine, ce sont des acheteurs qui délèguent l’expertise de leurs intérieurs à des décorateurs professionnels ». Son bureau de New York est de loin le plus performant : « mais le fait d’être installé à Paris donne une légitimité à l’étranger ». Les Français, eux, seraient à l’entendre plus portés sur le goût minimaliste.

C’est un grand moment pour le design »

« C’est un grand moment pour le design », s’enthousiasme Mattia Martinelli de la maison milanaise Robertaebasta, pour qui la conception italienne contemporaine surclasse les autres courants. « Les pièces sont devenues des valeurs refuges où investir », constate-t-il. Et il y a désormais un effet Instagram, nouvelle vitrine du chic. La maison Robertaebasta aurait récemment fait une opération avec l’influenceuse Chiara Ferragni, qui aurait saisi là un placement financier et peut-être un moyen de se faire mousser sûr les réseaux sociaux.

C’est, disons-le, une clientèle nouvelle. « Les marchands d’art sont devenus des marques, c’est navrant », déplore quant à lui l’antiquaire belge Jérome Sohier de la galerie bruxelloise New Hope. « On achète désormais parce que c’est côté, de moins en moins pour l’amour de l’œuvre ». Sohier est du genre humble. « J’ai commencé avec 50€ au marché aux puces quand j’ai arrêté mes études d’histoire de l’art. Mon père m’a dit alors ‘si tu veux connaître un métier, sois d’abord un ouvrier’. Et chez nous, les ouvriers, ce sont les puces ». Sa passion ne semble pas s’être altérée, malgré les évolutions de la profession. « On est entré dans une ère de surplus d’informations, tout le monde est un vendeur sur eBay. On ne voit plus qu’en surface, alors que l’antiquaire doit être dans l’expertise, la profondeur. J’ai commencé avant Internet, on apprenait le métier dans des catalogues qui comprenaient des descriptions très pointues ».

New Hope Gallery.
New Hope Gallery. Olivier Van Naemen

Paris attire toujours plus

Il détient aujourd’hui un ensemble remarquable de pièces maîtresses de grands créateurs précurseurs du XXème siècle, principalement danois ou américains, tels que George Nakashima le pape de l’American Studio Craft, Paul Evans et Phillip Lloyd Powell, Poul Henningsen, Poul Kjærholm, Finn Juhl… « J’aime les choses qui ont été créés pour l’éternité », confesse-t-il. La pièce dont il est le plus fier ? Une table en bois de Philippe Lloyd Powell, sa toute première œuvre, réalisée avec des chutes dans l’atelier Nakashima. « Elle est imparfaite, c’est ce qui la rend émouvante », commente son détenteur. Achetée en 2003, il l’a revendue en 2007, puis rachetée aux enchères par la suite. Son prix actuel ? « Elle coûte 85 ». Comprendre évidemment 85 000 euros, car tout se compte en milliers à la BRAFA.

« Ça ne coûte pas cher du tout mais c’est beaucoup d’argent », convient l’antiquaire dans une espièglerie énigmatique. « Mais je ne suis pas collectionneur. Mes clients payent 100% du prix pour 100% de qualité. Les collectionneurs c’est 95% de la qualité pour 100% du prix ». La différence entre les deux, c’est un peu le bon et le mauvais chasseur. « Pour les distinguer, il faut faire ses devoirs, s’y connaître un peu. C’est aussi une question de feeling, si le marchand commence à promouvoir des argumentaires commerciaux, c’est que les objets sont mauvais ». Les bons, eux, se vendent seuls.

Comme beaucoup, ce marchand belge songe à céder aux sirènes de Paris. Car la capitale française semble bel et bien confirmer son statut de hot spot planétaire du commerce d’art. Une directive européenne imposera dès janvier 2025 aux marchands de payer leur TVA sur leur chiffre d’affaires et non sur leurs marges, ce qui va impliquer des frais considérablement plus importants. Chaque pays étant souverain sur son imposition, la France s’est positionnée en abaissant sa TVA à 5,5%, ce qui en fait le pays d’Europe le plus attractif pour la profession. La concurrence va dès lors s’annoncer très rude rive-gauche, ne serait-ce que pour la détention d’un fond de commerce. Car antiquaire est un métier où nagent de gros requins. Mais ça, il ne faut surtout pas le dire.


Site internet de la BRAFA


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