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Parfumeur issu d’une lignée grassoise, Aurélien Guichard a fondé Matière Première avec une idée radicale : la replacer au cœur du parfum, du champ au flacon. Rose de Grasse, tubéreuse, vanille ou safran deviennent ici des compositions minimalistes, puissantes et lisibles, portées par une approche agricole, artisanale et contemporaine de la haute parfumerie.
Il y a d’abord un homme : Aurélien Guichard. Fils de parfumeur grassois, il fonde Matière Première avec deux associés, Cédric Meifret et Caius von Knorring. De 2000 à 2015, le trio développe des jus pour différentes maisons, de Valentino à Kenzo. À Grasse, les grands-parents d’Aurélien produisaient déjà des brassées de roses, de jasmin et de verveine. Dans cette famille-là, on est au parfum depuis sept générations. À Grasse, le laboratoire tient plutôt de l’atelier du Sud, partagé avec sa mère, l’artiste Béatrice Guichard, dont on peut admirer les « Hautes Herbes », dorées à la feuille, qui subliment la nature entre l’église Saint-Germain-l’Auxerrois et la colonnade du Louvre.
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Aux racines de Matière Première
« C’est aussi assez familial chez Matière Première, avec mon père qui s’occupe de toute l’exploitation agricole. Parmi les récoltants, certains travaillaient déjà avec mes grands-parents », ajoute Aurélien. Lorsqu’il fonde Matière Première en 2015, il compte près de vingt ans d’expérience chez Givaudan, Firmenich et le japonais Takasago. Au carrefour de sa vie, l’homme plante 10 000 rosiers à Grasse, sur l’une des plus grandes plantations agricoles de France. Aujourd’hui, 60 000 bulbes de tubéreuses n’y éclosent que pour l’une de ses créations, French Flower. En ce moment, le nez travaille d’arrache-pied sur la lavande.
L’agriculteur qu’il est aussi, ce n’est pas une image floutant un monde de chimie. D’ailleurs, c’est en regardant pousser ses rosiers qu’il a eu l’idée de créer une maison de parfums « du champ au flacon », résume-t-il. La formule sonne pour lui comme la promesse de jus différents de ceux dont ses amis lui disaient qu’ils sentaient tous pareil. Lui se souvient aussi de l’intérêt, voire de l’émoi, de ses clients respirant des matières premières. Ils adoraient, certes, mais la fragrance réalisée après lui semblait souvent déconnectée de la fraîcheur de ce premier coup de cœur. Il sonde alors ses amis à propos de ce qu’ils penseraient d’un parfum sentant la matière première. Lui-même entend précisément par là « une composition d’éléments donnés par la nature, faits de molécules, donc de multiples facettes ».
« Je me suis dit que j’allais essayer de ne pas trop transformer la nature et m’en tenir à des formules assez simples », poursuit-il. Aujourd’hui, dans sa nouvelle boutique parisienne de la rue Saint-Honoré, les clients sont même invités à sentir cette fameuse matière première, sous forme d’absolu dilué à 10 %. Un absolu est un véritable extrait végétal, une quintessence du produit naturel, obtenu après macération et lavages successifs permettant de faire s’exprimer les molécules les plus odorantes.
La naissance d’un parfum minimal
En 2019, Aurélien crée son premier parfum : Néroli Oranger. « Je suis parti de la texture de la matière en la respectant par une approche minimale », détaille-t-il. La fragrance, décrite par lui comme « linéaire », est destinée à perdurer au-delà d’une journée. Chacun peut, assure-t-il, y reconnaître l’extrait s’il l’a senti, voire la senteur de la fleur à même l’arbre.
En pleine crise sanitaire, le trio d’entrepreneurs commence à diffuser Matière Première chez Harrod’s, à Londres, puis chez Comme des Garçons. Il existe désormais près de 500 points de vente dans le monde, toujours dans des parfumeries spécialisées fréquentées par des connaisseurs et des amateurs de mode. La boutique parisienne, rue Saint-Honoré, a été inaugurée cinq ans après le début de l’aventure, tout près du QG parisien de Matière Première, qui, en tant que société, représente une soixantaine de personnes.
Le lieu comme manifeste
Une seconde boutique a ouvert ses portes place des Lices, à Saint-Tropez. À Paris, le défi était de matérialiser ce que représente Matière Première. Une fois le lieu trouvé, il fallait faire sentir les liens entre le métier de parfumeur, le fonctionnalisme et le minimalisme. Alors les flacons devaient le refléter. Après plusieurs essais peu concluants, une laborantine apporte, le 14 mai 2018, une solution dans un flacon dont l’étiquette a été découpée par ses soins, la machine étant en panne. L’idée est alors née d’en faire une version agrandie, tout en commercialisant également un flacon de petite taille. Les clients peuvent ainsi composer une boîte avec différents jus.
Pour ce flagship store parisien, le studio sollicité, celui des architectes suédois de Halleroed, à l’origine du concept de vente des boutiques Acne Studios ou Azzedine Alaïa, est venu en août passer trois jours à Grasse. C’était la saison des tubéreuses, « une fleur particulière parce que, le soir, elle embaume massivement les lieux de son odeur », nous dit Aurélien, plantant le décor olfactif de cette expérience.
Il ne propose que des parfums qui tiennent 6 à 7 heures et dont « 70 % de la valeur est dans le jus ». Radical Rose, c’est par exemple beaucoup de rose centifolia pour « quelque chose de pétalé, voluptueux et très puissant ». Mais il y tient en laisse le risque d’un côté un peu gras, miellé et vieillot. Il l’évite grâce à d’autres matières premières. Si la plupart des parfums sont faits avec de la rose de Damas, la rose de Grasse, cultivée depuis le XVIIe siècle, est vraiment plus capiteuse, et chez Matière Première, on le souligne. On ne cache rien avec d’autres matières.
C’est la même chose en architecture intérieure : le studio Halleroed a divisé l’espace en deux parties, l’une dédiée aux créations, l’autre aux matières. Celle de Vanilla Powder provient de partenariats avec des producteurs qui cultivent qualité et éthique de travail. « Quand vous mettez 5 % d’une matière dans un parfum, c’est-à-dire 500 fois plus que d’ordinaire, pour le producteur, cela signifie qu’il aura une commande importante d’une année à l’autre », apprend-on. En résumé, tout part d’une matière première dont il faut ajuster l’emploi pour que le parfum tienne économiquement, tout en repoussant les limites habituelles de la trilogie : notes de tête, notes de cœur, notes de fond.
Si la deuxième partie de la boutique est dédiée à l’ingrédient et à la matière, on n’y célèbre aucune froide messe. Tout cela se pratique dans une ambiance détendue et sans intimidation. Pour Aurélien Guichard, « la parfumerie est belle quand elle est simple, qu’il y a à comprendre, mais qu’il demeure toujours quelque chose qui nous échappe ».
Vanilla Powder et l’art du contrepoint
Aujourd’hui, la collection compte 11 parfums, mais il existe aussi des extraits. Le sourcing est important, notamment au sens où la vanille de Madagascar fait partie d’un programme (Fair for Life) qui investit dans le développement local. La gousse est extraite et traitée localement. Les achats portent sur de l’absolu, donc pas de vanille à faire voyager.
C’est ainsi qu’est né, en 2023, Vanilla Powder, en contrepoint des parfums à la vanille souvent mêlée de rhum, de bois ou de cuir. La sienne est poudrée. Vanilla Powder est devenu le best-seller de Matière Première. Depuis septembre 2025, Vanilla Powder Extrait existe en version encore plus vanillée, mêlée de fève tonka du Venezuela. Aurélien Guichard jette ainsi des ponts entre les matières. « La matière première naturelle est composée de multiples molécules, et lorsqu’on trouve une autre matière première qui en contient les mêmes, elles s’accordent souvent assez bien, comme la rose et la framboise en pâtisserie », décrypte-t-il.
Avec lui, les extraits sont plus dans le pas de côté que dans l’explosion. Autre parfum, autre histoire : Cristal Safran, à base de safran récolté à Kozani, en Grèce, au pied de l’Olympe, où 900 familles en vivent. Les pistils de ce crocus y sont triés par couleur : rouge ou orange. Il faut 200 000 crocus pour obtenir un kilo de pistil, dont on produit 10 grammes d’essence.
Cristal Safran fait partie des fragrances qui existent également en bougies, à la cire végétale à 95 %, coulées dans un beau verre cubique et foncé. La senteur embaume sans trop étreindre. Aurélien Guichard conclut : « Moi, je ne veux pas que les gens cocotent ou étouffent. Je veux juste qu’ils aient de la matière et qu’ils sentent ».
Site internet de Matière Première
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