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Le réchauffement climatique fait mûrir les raisins avec allégresse et permet d’aligner de grands millésimes. Tout irait donc pour le mieux dans le monde merveilleux des bulles ? Pas sûr. D’autres impacts de ce changement guettent la viticulture, notamment avec la multiplication des épisodes extrêmes, sans oublier le sujet ardu du déclin des sols. Cependant, le modèle collectif champenois offre des moyens sans égal pour trouver des pistes d’adaptation.
Sous l’auvent de la réception, une belle grappe de chardonnay du Mesnil, l’un des fameux grands crus de la côte des Blancs, fait luire ses grains serrés dans la main de Frédéric Zeimett, le dirigeant de Leclerc Briant, la seule maison de champagne intégralement bio. Une autre s’avère gâtée de mildiou, ce parasite agressif dopé par la chaleur et l’humidité.
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Victime du réchauffement climatique
« Nous sommes moins touchés que les autres, mais cela reste une année très difficile, sur les vignes en propriété comme sur les achats de raisins », assure-t-il. À ses côtés, le vinificateur Hervé Jestin s’anime. Figure de la biodynamie, il révèle les vins en dépit des aléas du millésime. « Nous sommes un peu démunis face aux maladies, reconnaît-il. L’adaptation se trouve dans l’approche du végétal. Il faut comprendre comment la vie se développe et résiste. »

La récolte 2024 se poursuivait encore en octobre, résultat d’une année de forte pluie. La Champagne la redoute davantage que le réchauffement climatique, qui fait mûrir avec allégresse les raisins de la plus septentrionale de nos régions viticoles et permet d’aligner des millésimes de grande qualité.
Un constat suffit pourtant à estimer le danger des changements rapides qui s’opèrent : dans l’histoire, une seule vendange avait débuté en août avant 2013, celle de la caniculaire année 2003. Depuis, c’est arrivé sept fois sur dix ! Cette nouvelle normalité est rythmée aussi par les excès parfois radicaux du climat.

En mai dernier, un violent orage de grêle a touché près de 500 hectares de vignes dans la vallée de la Marne, hachant les ceps et ne laissant que du petit bois. Du jamais vu dans une pareille ampleur. « En peu de temps, on peut passer de l’année la plus sèche à la plus humide », résume Maxime Toubart, le président du Syndicat général des vignerons de la Champagne.
Une coopération vertueuse
Dans l’appellation la mieux organisée de France, les vignerons ont une forme de garantie contre les aléas avec la réserve individuelle, une spécificité champenoise qui permet de compenser les années de mauvaise récolte. Ce système précieux, envié partout dans la France viticole, ne peut servir d’assurance tous risques.

Le Comité Champagne met des moyens importants dans la compréhension des périls et les acteurs les plus puissants se mobilisent. Inauguré en mai dernier, le conservatoire de Moët & Chandon occupe un ancien champ céréalier de 4 hectares entre la forêt de la montagne de Reims et le mont de Berru. Baptisée Essentia, l’initiative est privée, mais à vocation collective, sous la tutelle de l’interprofession.D’ailleurs, l’espace est ouvert au public sans restriction.
En apparence, c’est un petit vignoble, mais différent, abritant à la fois de jeunes plants et des pieds de vigne d’avant 1970, dont le comportement est étudié. « Parce que le matériel végétal est l’enjeu essentiel de l’adaptation au changement climatique », estime Véronique Bonnet, la responsable de la biodiversité.

Quels seront les plus robustes, les plus résilients ? L’observation commence seulement. « Nous préparons le terrain de jeu de nos successeurs pour leur permettre de savoir quels cépages utiliser plus tard en fonction de l’évolution climatique », ajoute Frédéric Gallois, le directeur du vignoble, qui échange avec tous les acteurs en dehors même de sa maison.
C’est l’atout de la Champagne ; son système d’organisation lie vignerons et négociants et les engage à jouer groupés, et les outils de recherche des grands protagonistes comme Moët & Chandon sont inégalés : étude de la physiologie des plantes, mise à contribution de la robotique pour les sols ou de capteurs de suivi des parcelles côté R&D du Centre de recherche Robert-Jean de Vogüé, création d’une canopée, observation des effets des zones humides ou de 25 variétés fruitières de la région avec Essentia.

La concurrence étant émulation, Perrier-Jouët, du groupe Pernod Ricard, a lancé, en septembre, le projet Cohabitare sur son vignoble historique d’Ambonnay. Un îlot de biodiversité de taille modeste, vitrine de la transformation des 70 hectares de son vignoble en propriété selon les pratiques de la viticulture régénératrice.
Des objectifs et des actions
A contrario, c’est peut-être une faiblesse de la Champagne, illustrée par une surface limitée en bio (moins de 8 %, conversions en cours comprises) : la propriété du foncier est très éclatée, parfois sur des microparcelles de 10 ares, et les vignerons qui vendent les raisins aux maisons n’ont pas un intérêt immédiat au changement.

« Le système champenois est équilibré, il partage les richesses et les responsabilités, défend Émilien Boutillat, le jeune chef de cave de Piper Heidsieck. Notre vignoble est un laboratoire pour partager avec les vignerons. Et la nouvelle génération a les considérations environnementales bien en tête. »
Chez Bollinger, Charles-Armand de Belenet, directeur général, travaille à motiver les apporteurs : « Il faut partager les connaissances avec eux et les inciter financièrement à basculer a minima en certification Viticulture durable. Jusque-là, nous avions conscience du changement, aujourd’hui il faut des objectifs et des actions. Le paysage champenois va changer dans les années qui viennent, à travers l’agroforesterie ou les rangs semi-larges. »

Comme Piper Heidsieck, Bollinger est labellisé B Corp, une norme qui dépasse la seule empreinte environnementale et scrute tous les engagements. « Nous avons le devoir d’être leader dans le changement, insiste Charles-Armand deBelenet. Avec un premier axe sur la biodiversité, pour sortir de la monoculture, un deuxième contre le réchauffement, par l’enherbement, entre autres, enfin par la suppression de tous les intrants chimiques. »
La maison d’Aÿ collabore avec les experts de La Ferme du Bec Hellouin sur les solutions de permaculture, afin de les expérimenter sur son vignoble. Alors que des tests sur les cépages résistants, comme le voltis, se montrent prometteurs, elle observe aussi l’évolution des variétés identitaires de la Champagne, notamment le pinot noir, sa spécialité, sensible à la chaleur, fragile du fait de sa peau fine.

Le chardonnay paraît plus adaptatif : chez Ayala, qui en a fait un marqueur, on convertit en bio une partie des vignes en propriété. « Ce n’est pas facile, avec moins de rendement, mais plus de qualité, explique son directeur Hadrien Mouflard. Il faut maîtriser le risque, puis élargir les surfaces. Faire avec zéro herbicide sur des sols 100 % propres, c’est possible. C’est aussi la condition pour justifier nos prix. »
Les cuvées bio se multiplient
C’est le revers de la stratégie de « premiumisation » suivie par la Champagne : les allégations environnementales deviennent décisives pour la réputation et donc la valorisation. Comme pour donner un signal, les cuvées bio se multiplient. Marque phare de la coopérative Terroirs & Vignerons de Champagne, deuxième acteur du vignoble derrière les maisons de Moët Hennessy, Nicolas Feuillatte pousse son Organic ExtraBrut : 300 000 bouteilles par an, à peine 3 % de ses expéditions, et une augmentation attendue grâce au triplement des surfaces en 2023.

« Cette année-là, les moûts bio ont présenté de meilleurs marqueurs sanitaires que les conventionnels avec des grappes plus aérées et des raisins moins contaminés par les maladies », témoigne Guillaume Roffiaen, le directeur Vignes et vins. L’Union Champagne, elle, vient de lancer Saint-Gall Blanc de Bio sur des premiers crus de chardonnay.
L’Union auboise met en avant, sous sa marque Devaux, la cuvée Cœur de Nature, remarquée pour son originalité et sa gourmandise : « Quand vous atteignez 10 % de vos approvisionnements en bio, il est logique d’aboutir à une cuvée, estime le chef de cave Michel Parisot. Mais la guerre me semble stérile entre les bios et les conventionnels. On sait tous qu’on ne peut plus travailler comme avant, qu’il faut piloter plus finement la vigne et la vendange. »

Dans l’Aube, la climatologie est plus complexe encore, avec un gel fréquent. La maison Drappier a perdu une bonne part de la récolte 2024 sur ses vignes en bio de la côte des Bar. « L’équilibre qualitatif est meilleur aujourd’hui, mais tous les paramètres de gel ou de sécheresse sont en augmentation, assure Hugo Drappier, qui gère le vignoble familial. Il faut être ultraadaptable. Pour répondre au manque d’eau ou, à l’inverse, au trop plein, comme cette année, il faut réfléchir à la structure de nos sols. »
Sur son domaine de 24 hectares de la vallée de la Marne, le vigneron Jean-Marc Charpentier fait effectivement le constat d’un dépérissement du vignoble lié à la sécheresse… sauf chez lui ! « J’ai apporté des réponses différentes par la biodynamie : la pratique culturale et l’arrêt de tout produit aboutissent à une meilleure qualité des sols. Avec une disponibilité en eau qui n’est plus garantie, elle apporte de l’équilibre, une alimentation hydrique continue. »

Il a lancé des tests de vigne semi-large, autorisée par l’appellation depuis l’an dernier comme outil d’adaptation : le travail des sols est facilité, la hauteur de palissage (jusqu’à 2mètres de haut) apporte moins de sensibilité au gel et aux maladies. Pionnier en 2009, lorsqu’il engage sa conversion, Jean-Marc Charpentier fait aujourd’hui encore figure d’exception.
« J’ai eu la révélation de la biodynamie lors d’une dégustation. La double certification AB et Demeter crédibilise ma démarche », relate ce fils audacieux d’un directeur du lycée viticole d’Avize, qui démontre, à son échelle, la faculté de la Champagne à se remettre en question.
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