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Au festival d'Angoulême,
Jérémie Moreau, l'environnement et Les Pizzyls

Nommé pour le Fauve d’Or, la récompense suprême du Festival d’Angoulême, l'auteur-dessinateur de bande-dessinées Jérémie Moreau ne cesse de surprendre : son style graphique a bien évolué au fil des albums, évoquant tour à tour les dessins satiriques des années 50 ou les estampes japonaises à la Hokusai. A seulement 35 ans et avec quelques albums en poche, l’artiste, maintes fois récompensé, compte parmi les auteurs les plus passionnants et importants de sa génération. Nous sommes allés à sa rencontre à l’issue du 50e Festival d’Angoulême.

Jérémie Moreau n’a pas remporté le Fauve d’Or cette année au Festival d’Angoulême, contrairement à 2018… Qu’importe.
Jérémie Moreau n’a pas remporté le Fauve d’Or cette année au Festival d’Angoulême, contrairement à 2018… Qu’importe. Vollmer-Lo

Balayons tout de suite le mystère : non, Jérémie Moreau n’a pas remporté le Fauve d’Or cette année au Festival d’Angoulême, qui vient de fermer ses portes. Qu’importe. L’artiste est bien occupé à ses thèmes, qui varient autant que le style de ses planches. Il passe ainsi du destin d’un tennisman à l’allure de Pierrot (Max Winson, 2014) à une fable agricole et préhistorique (Penss et les plis du monde, 2019), avec une rare aisance. Depuis La Saga de Grimr (2017), qui lui a valu le Fauve d’Or au festival d’Angoulême en 2018, ses préoccupations convergent vers l’écologie qu’il traite avec intelligence et sans démagogie, notamment dans son dernier ouvrage Les Pizzlys (2022).

 

Dragon Ball  et Winsor McCay

L’admirateur de Winsor McCay (1869-1934), l’un des pionniers du genre, Jérémie Moreau plonge dans la bande-dessinée à l’âge de huit ans, en participant au concours de la bande dessinée scolaire d’Angoulême. « Mon grand frère y était inscrit et comme je voulais tout faire comme lui, je m’y suis mis. Je n’ai plus lâché ce concours jusqu’à le remporter, à 16 ans. Je lisais aussi les bandes dessinées qu’on possédait à la maison, beaucoup de Franquin, notamment les Idées Noires dont j’étais complètement fou. Puis, au début des années 90, mon père a ouvert une librairie, au moment où le manga débarquait en France. J’ai été l’un des premiers à lire le tome 1 de Dragon Ball en version française, édité par Glénat. Ç’a été un véritable choc ! »

Max Winston, le destin d’un tennisman aux faux-airs de Pierrot
Max Winston, le destin d’un tennisman aux faux-airs de Pierrot © Éditions Delcourt

De lecture en lecture, les goûts s’étoffent. Jérémie Moreau – qui partage par hasard le patronyme de l’un des plus grands peintres du XIXe siècle -, cite volontiers Miyazaki, Gus Bofa, Maurice Sendak, Joseph Yoakum, Sempé, Tezuka ou encore Laurent de Brunhoff. Les découvertes de ces auteurs aux styles très différents l’ont influencé d’une manière ou d’une autre à différentes périodes de sa vie.

Le grand écart du style graphique

Le jeune artiste se fait remarquer en 2012 grâce à la parution du Singe de Hartlepool, scénarisé par Wilfrid Lupano. Pour mettre en images ce récit sur le racisme ordinaire et le nationalisme en pleines guerres napoléoniennes, le jeune artiste – 25 ans à l’époque -, s’inspire des dessins satiriques des années 50.

Le Singe de Hartlepool, paru en 2012.
Le Singe de Hartlepool, paru en 2012. © Éditions Delcourt

Mais en dix ans, son style a considérablement évolué. Notamment depuis la parution de La Saga de Grimr. « Il se trouve que j’ai été formé au dessin d’animation aux Gobelins, l’école de l’image, explique-t-il, avant de travailler comme character designer pour de grosses productions comme Moi, moche et méchant 2, Les pingouins de Madagascar ou encore L’illusionnisteJai donc appris le dessin comme une discipline technique et d’adaptable ». Pour Le Singe de Hartlepool, « ma première bande dessinée », souffle l’illustrateur, le style est largement emprunté aux dessinateurs satiristes anglo-saxons de la seconde moitié du XXème siècle : Quentin Blake, Ronald Searle ou Ralph Steadman. « C’était quasiment un exercice de style mais aussi un travail entièrement numérique et parfaitement adapté à la tragi-comédie ».

La Saga de Grimr marque un tournant dans l’esthétique graphique de Jérémie Moreau.
La Saga de Grimr marque un tournant dans l’esthétique graphique de Jérémie Moreau. © Éditions Delcourt

A partir de La Saga de Grimr, Jérémie Moreau retrouve l’aquarelle et renoue avec un dessin plus réaliste, en accord avec son propos. Dans Les Pizzlys, son dernier ouvrage en date paru en octobre dernier, les planches évoquent même les estampes japonaises de Hokusai, Hiroshige et Kuniyoshi. « Je pense que cela vient du trait fin, des aplats et des dégradés de couleur. Ce n’était pas vraiment délibéré. Ce style est principalement dû aux expérimentations de la micro-édition française qui développe une recherche graphique à base d’impression risographique. Ce procédé permet d’obtenir des dégradés pointillés aux couleurs vives, extrêmement intéressants ». L’artiste crée ainsi des paysages flamboyants sur des pleines voire des doubles pages, qui habitent totalement ses quatre derniers récits, La Saga de Grimr (2017), Penss et les plis du monde (2019), Le Discours de la panthère (2020) et Les Pizzlys (2022)).

Une planche issue de l’album Penss et les plis du monde, paru en 2019 aux éditions Delcourt.
Une planche issue de l’album Penss et les plis du monde, paru en 2019 aux éditions Delcourt. © Éditions Delcourt

Le paysage comme héros

Originaire de Champigny-sur-Marne, Jérémie Moreau vit désormais dans un petit village des Hautes-Alpes, un environnement qui l’inspire quotidiennement dans ses travaux. « Mon attrait pour des sujets « naturels » a d’abord été esthétique. Puis, cest devenu un véritable propos. Dessiner une montagne, un arbre, de la lave en fusion, c’est représenter des forces. Dessiner un immeuble, c’est dessiner de la géométrie inerte. Reproduire des carrés à équidistance pour obtenir toutes les fenêtres d’un immeuble n’a aucun intérêt pour moi ». Plus que de simples décors, les paysages de l’Islande, du Vercors ou de l’Alaska deviennent dans ses ouvrages des personnages à part entière. « Je choisis des lieux sculptés par des forces naturelles. La plupart du temps, je travaille à partir de photos. Mais je recopie rarement tel quel. Je m’inspire des couleurs et des formes pour recomposer une image qui s’insère bien dans ma narration », nous confie-t-il.

Jérémie Moreau vit désormais dans un petit village des Hautes-Alpes, un environnement qui l’inspire quotidiennement dans ses travaux. Ci-contre, une illustration de l’album Penss et les plis du monde (2019).
Jérémie Moreau vit désormais dans un petit village des Hautes-Alpes, un environnement qui l’inspire quotidiennement dans ses travaux. Ci-contre, une illustration de l’album Penss et les plis du monde (2019). © Éditions Delcourt

« Le jeune adulte se singularise contre la masse. Mais lorsqu’on on arrive à un certain âge, on se sent petit à petit appartenir à la masse. La question du collectif, du « faire ensemble », m’intéresse de plus en plus et par conséquent la figure du paria va certainement s’estomper dans mon travail à venir. » – Jérémie Moreau

Les Pizzyls (2022), l’occasion pour l’auteur-dessinateur de s’intéresser d’encore plus près aux phénomènes climatiques et à la question de l’omniprésence de l’information.
Les Pizzyls (2022), l’occasion pour l’auteur-dessinateur de s’intéresser d’encore plus près aux phénomènes climatiques et à la question de l’omniprésence de l’information. © Éditions Delcourt

Au milieu de ces grandes étendues se perd généralement un paria que son créateur hisse en héros. « Le paria est un puissant moteur dramatique. Imaginer un tel personnage, c’est l’assurance de lui faire rencontrer beaucoup d’obstacles, d’antagonistes. Le lanceur d’alerte, l’incompris, le sacrifié sont des figures qui me touchent. » Avec toutefois un point de vue générationnel. Jérémie Moreau nuance lui-même : « n’oublions pas que jai créé ces personnages entre mes 25 et 35 ans. En tant que jeune adulte, on se singularise contre la masse. Quand on arrive à un certain âge, qu’on devient papa, on se sent petit à petit appartenir à la masse. La question du collectif, du « faire ensemble », m’intéresse de plus en plus et par conséquent la figure du paria va certainement s’estomper dans mon travail à venir ».

La couverture du dernier album de bande-dessinée par Jérémie Moreau, parue aux éditions Delcourt en 2022.
La couverture du dernier album de bande-dessinée par Jérémie Moreau, parue aux éditions Delcourt en 2022. © Éditions Delcourt

C’est déjà le cas. Dans Les Pizzlys (illustration à la une, ndlr) Jérémie Moreau s’attaque avec subtilité au changement climatique, le traitant comme un phénomène qui touche tout le monde. Le titre fait référence à cet animal, hybride mais encore rare, issu du croisement d’un ours polaire et d’un grizzly, deux espèces qui n’auraient pas dû se rencontrer. C’est dans ce nouvel album que l’auteur profite, au passage, pour lancer l’alerte quant à notre dépendance aux nouvelles technologies…de l’information. Des sujets particulièrement d’actualité sur lesquels il pose un regard poétique et curieux.

B.G


Publications

Jérémie Moreau, Wilfrid Lupano, Le Singe de Hartlepool, Delcourt, collection Mirages, 2012

Max Winson – 2 tomes (scénario et dessin), Delcourt Collection Encrages, 2014

Tempête au haras (scénario, dessin et couleurs), Rue de Sèvres, 2015. D’après le roman jeunesse de Christophe Donner

La Saga de Grimr (scénario, dessin et couleurs), Delcourt, 2017

Penss et les plis du monde (scénario, dessin et couleurs), Delcourt Collection Mirages, 2019

Le Discours de la panthère (scénario, dessin et couleurs), Éditions 2024, 2020

Les Pizzlys (scénario, dessin et couleurs), Delcourt, 2022