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Orient Express Racing Team aux commandes de l’AC40 à Jeddah.

Sport // Aventures

Comprendre les règles de l’America’s Cup une bonne fois pour toutes

La Coupe de l’America est au sport ce que le double nœud Windsor est à la mode masculine : une coquetterie traditionnelle connue de tout bon gentleman, sans pour autant qu’il en maîtrise tous les aspects. Ensemble, nous tâcherons d’y remédier. Au moins pour l'America's Cup...

La victoire pour la 37ème America’s Cup se jouera entre le 12 et le 20 octobre 2024 à Barcelone. Pourtant, la course pour soulever le plus vieux trophée du monde a déjà commencé. Pour célébrer le grand retour des Français dans la compétition et à l’occasion d’un tour de chauffe à Jeddah du 29 novembre au 2 décembre prochain, on s’est fait des nœuds au cerveau pour vous expliquer les règles le plus simplement possible. Embarquement immédiat !


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Commençons par la coupe

Pour les intimes, cette aiguière en argent est surnommée « Auld Mug », à prononcer avec l’accent aristocrate anglais d’il y a deux siècles. À l’origine c’était une œuvre d’art commandée en 1848 par Son Altesse Sérénissime, la Reine Victoria, à Robert Garrard & Co — un orfèvre argentier londonien — pour l’Exposition Universelle de 1851 à Londres. Mais entre temps, Henry William Paget, le comte d’Uxbridge, 1er marquis d’Anglesey, en fait l’acquisition et la promet au vainqueur d’une régate qu’il organise avec ses amis aristos’, autour de l’île de Wight au sud de l’Angleterre.

Ce jour là, invités par le Prince Albert de Saxe-Cobourg-Gotha, son mari (et cousin), une délégation d’hommes d’affaires venus des Etats-Unis d’Amérique, prend part à la régate en présence de la Reine Victoria. Ils remportent la course à bord de leur goélette baptisée… America. Les businessmen quittent le Vieux Continent avec le trophée en argent de 18 kg et 110 cm dans leur valise. En 1857, lesdits gentleman l’offrent au Yacht Club de New York. En échange, ce dernier doit s’engager à organiser une compétition internationale. L’America’s Cup, ou Coupe de l’America, est ainsi née.

La Coupe de l’America, par Louis Vuitton.
La Coupe de l’America, par Louis Vuitton. ©ACM 2006 Photo Carlo Borlenghi

Déroulé des festivités de la Coupe de l’America

En près de deux siècles, les Américains ont dominé la compétition. Pendant 132 ans, précisément. Leur suprématie s’achève en septembre 1983 à Newport, Rhode Island, par la victoire d’Australia II avec John Bertrand à la manœuvre face à Dennis Conner sur le bateau perdant américain, Liberty. (On vous conseille le superbe documentaire Untold : The Race of The Century pour revivre ce tournant dans l’histoire du sport).

Si les règles évoluent, certaines sont immuables. « The winner takes all. There is no second », disent les puristes. Il y a un gagnant et un perdant, pas d’honneur dans la seconde place. Sur le principe, le gagnant d’une édition devient le Defender l’édition suivante. On lui opposera un Challenger. Ce dernier est désigné dans une compétition préliminaire à laquelle le Defender ne participe pas. Ce match avant le match s’appelle aujourd’hui la Louis Vuitton Cup. Pour cette 37ème édition de la Coupe de l’America, le spectacle commence encore plus tôt. Voyons cela en détail.

Australia II en 1983 à Newport.
Australia II en 1983 à Newport. Carlo Borlenghi

Acte 1 : les courses préliminaires

Il y a eu Vilanova i la Geltrú en Espagne en septembre dernier. Il y aura Jeddah en Arabie saoudite dès le 29 novembre prochain. Et enfin, la 3ème course préliminaire à Barcelone. La capitale de la Catalogne sera le port d’attache de cette 37ème Coupe de l’America.

Les régates se déroulent pendant trois jours à bord d’AC40, monocoque volant avec quatre marins à bord. Elles se disputent en flotte sur un parcours avec des manœuvres à faire autour de bouées. Tout le monde part en même temps sur le même parcours. A l’issue des trois jours et des huit premières régates, chaque équipe aura engrangé des points en fonction de son classement par régate. La neuvième et dernière régate ne se disputent qu’entre les deux meilleurs des huit régates précédentes. Ils s’affrontent alors en Match Race. C’est un duel.

Petite subtilité : la 3ème course préliminaire, celle de Barcelone en août 2024, se dispute quant à elle sur AC75. Un bateau similaire à l’AC40, mais plus grand, avec huit marins à bord. On y reviendra…

Les courses préliminaires n’ont pas d’incidences sur le résultat final. C’est une occasion d’offrir du spectacle et de permettre aux équipages de naviguer sur ces prototypes ultra-complexes. Notamment au Defender, puisqu’il ne participe pas à la Louis Vuitton Cup en raison de son statut, qui doit malgré tout naviguer.

Régate préliminaire en flotte à Vilanova, Espagne.
Régate préliminaire en flotte à Vilanova, Espagne. ©Ricardo Pinto - America's Cup

Acte 2 : les Challenger Selection Series

Les Challenger Selection Series sont plus communément appelées la Louis Vuitton Cup. La prochaine édition se déroulera entre le 31 août et le 6 octobre 2024 et verra se confronter les concurrents qui veulent décrocher un ticket de Challenger.

Ils sont cinq équipages pour cette édition. Chacun d’entre eux représente une nation. Le gagnant devient le Challenger et ira défier le Defender lors de la Coupe de l’America. En 2024, il s’agira du skipper Peter Burling et de l’équipage Emirates Team New Zealand, vainqueurs en 2021 face aux Italiens de Luna Rossa Prada Pirelli menés par Francesco Bruni à la barre du bateau.

Le format se décline ainsi : les cinq équipes s’affrontent en match race, à raison de deux confrontations entre chaque équipe. La moins bonne équipe des cinq rentre au bercail. Les quatre finalistes s’affrontent deux par deux. Les duels se déroulent alors au meilleur de 13 manches. En gros, le premier à gagner sept face-à-face passe en finale. En finale, rebelote, le premier des deux équipages à sept remporte la mise. Le Challenger est désigné.

Acte 3

Le Challenger et le Defender s’affrontent pour la 37ème Coupe de l’America. Le premier à remporter 7 duels repart avec le trophée. Simple.

L’AC40 tricolore en plein vol à Jeddah.
L’AC40 tricolore en plein vol à Jeddah. ©Martin Keruzoré

Les participants ? Une nation, une équipe !

Lors de la dernière édition, l’équipe Emirates Team New Zealand menée par Peter Burling remportait l’aiguière d’argent 7-3. Cela donnait aux Kiwis, surnom affectif donné aux Néo-Zélandais (on parle ici du volatile endémique de Nouvelle-Zélande, pas du fruit à poils), leur ticket pour cette 37ème édition de la Coupe, en tant que Defender. Tout le monde peut participer à condition d’avoir les moyens et de construire son bateau sous le pavillon de la nation en lice. En 2024, en plus des Néo-Zélandais, il y a cinq autres équipes pour ramener la coupe à la maison !

1/ Les Italiens, déjà mentionnés, seront présents sous les couleurs Luna Rossa Prada Pirelli. L’équipe à une revanche à prendre. Une partie de cette pression repose sur les épaules du skipper, Max Sirena et du barreur Francesco Bruni.

2/ Le Royaume-Uni arbore quant à lui une bannière INEOS Britannia. Leur skipper n’est autre que Sir Ben Ainslie. Quatre fois médaillé aux JO, vainqueur de l’America’s Cup en 2013, c’est un peu le David Beckham de la voile puisqu’il cumule lui aussi les casquettes d’athlète, CEO et responsable du projet. Et en plus il a été anobli par feu la Reine Elisabeth II.

Louis Vuitton Cup 2007 à Valence, duel entre Emirates Team New Zealand et les Suisses d’Alinghi.
Louis Vuitton Cup 2007 à Valence, duel entre Emirates Team New Zealand et les Suisses d’Alinghi. ©ACM/Carlo Borlenghi

3/ Les Suisses sont aussi de la partie avec Alinghi Red Bull Racing. Si la neutralité est l’une des clés de leur réputation, lorsqu’il s’agit de l’America’s Cup, le peuple helvète sort les crocs. Ce qui fait la force de l’équipe est entre autres d’avoir su recruter. Dean Barker, le néo-zélandais avec quatre finales et une victoire en Coupe de l’Amerique (avec les U.S.A.), ou encore le marin italien Pietro Sibello du défi italien, ont tous deux rallié le projet suisse. Leur skipper ? Arnaud Psarofaghis.

4/ Le pays de l’Oncle Sam sera aussi de la partie avec « American Magic » du New York Yacht. En 2021, lors de la précédente demi-finale de la Louis Vuitton Cup face aux Italiens, si l’AC75 « Patriot » n’avait pas chaviré, endommageant beaucoup de systèmes, les Américains auraient eu toutes leurs chances. Ils possédaient à l’époque le seul bateau capable de battre les Kiwis de Peter Burling. Cette année à la barre de American Magic, on retrouve Tom Slingsby. Cet Australien est tout simplement le type le plus rapide sur foil aujourd’hui. En plus d’être médaillé d’or aux JO, il a remporté les trois premières saisons de SailGP.

Petite parenthèse. Le SailGP est un championnat de catamaran volant appelé F50. Contrairement à la Coupe de l’America, il se déroule tout au long de l’année, tous les ans, depuis quatre ans. Et les bateaux sont fournis par l’organisateur. Ils sont tous identiques. On appelle ça de la monotypie. Tout se fait littéralement au talent. Et à ce petit jeu, Tom Slingsby est pour le moment le meilleur.

Les chefs de fil de cette 37ème America’s Cup – de gauche à droite : Peter Burling, Ben Ainslie, Arnaud Psarofaghis, Francesco Bruni, Tom Slingsby, Quentin Delapierre.
Les chefs de fil de cette 37ème America’s Cup – de gauche à droite : Peter Burling, Ben Ainslie, Arnaud Psarofaghis, Francesco Bruni, Tom Slingsby, Quentin Delapierre. ©Ian Roman / 37 America's Cup

5/ Pour le moment seulement, car notre esprit chauvin nous pousse à croire qu’un certain Quentin Delapierre lui volera un jour la vedette. Car oui, mesdames et messieurs, on dénombre aussi parmi les prétendants au titre, les Français. Cocorico ! Quentin Delapierre est le chef de fil de cette équipe Orient Express Racing Team. Skipper du F50 en SailGP, donc, c’est aussi un fin régatier champion du monde de Nacra (catamaran) et pilote de SailGP. Avec son acolyte et co-skipper Kevin Peponnet, ils font des étincelles. En coulisses, on retrouve le groupe « ALL » (Accor Live Limitless) comme sponsor titre, sous la houlette de la marque Orient Express. Deux fois participants à la Coupe (2001 et 2007), Stéphane Kandler de K-Challenge évolue comme co-directeur de l’écurie tricolore avec Bruno Dubois déjà aux manettes de l’écurie française en SailGP. Ce dernier dirigeait le Défi Français avec Groupama Team France et Norauto lors de la 35ème coupe, aux Bermudes en 2017.

Thierry Douillard à gauche, Franck Cammas au centre.
Thierry Douillard à gauche, Franck Cammas au centre. ©Martin Keruzoré - OERT

A cette époque, c’était Franck Cammas à la barre du catamaran volant, l’AC50. Le navigateur français est, entre autres, un spécialiste des multicoques, d’autant plus quand ils volent. Alors oui, en 2017, nous autres Français n’avions pas passé l’étape de la Louis Vuitton Cup. Mais ce n’est en rien un échec. C’était un passage obligé pour être aujourd’hui de sérieux prétendants à la victoire.

On notera aussi la présence de Thierry Douillard, le coach et le chef d’orchestre de la cellule performance qui évolue déjà aux côtés des marins en SailGP. Sa solide expérience des bateaux volants, notamment auprès de Thomas Coville à bord de Sodebo Ultim 3, font de lui un personnage clé afin de traquer chaque détails techniques, technologies, humains et sportifs pour gagner en performance.

« AC40 ou AC75 ? Les deux mon capitaine ! »

Maintenant que l’on connaît les joueurs, intéressons nous aux jouets : l’AC75 et l’AC40. Deux bateaux ? Oui, mon capitaine. Et pour ne pas les confondre, voici quelques chiffres clés des deux monocoques.

L’AC40 est le Petit Poucet : 11,30m de longueur de coque, un mat de 18m de haut, 2 tonnes sur la balance, 4 marins à bords et des pointes à plus de 80 km/h.

L’AC75 de son côté : 20,7m de longueur de coque, un mât culminant à 26,5 m de haut, environ 6,5 tonnes et 8 marins à bord pour atteindre des pointes de vitesse à plus de 90 km/h.

L’AC40 sert pour les deux premières phases préliminaires. Mais aussi pour les America’s Cup Féminine et Jeune (Puig Women et Youth). Les AC75 serviront pour la troisième course préliminaire, la Louis Vuitton Cup, ainsi que l’America’s Cup. Les deux bateaux sont munis de foils, des appendices qui servent de plans porteurs à l’embarcation. En langage terrien, ce sont des pièces en carbone étudiées pour permettre au bateau de s’arracher à la gravité et à la friction de l’eau en survolant le plan d’eau, ici à près d’1,5m de haut. Et en compétition, moins de friction, ça signifie plus de vitesse !

La mise à l’eau de l’AC40 tricolore à Jeddah.
La mise à l’eau de l’AC40 tricolore à Jeddah. ©Martin Keruzoré - OERT

Sur les images, ce sont ces sortes de pattes de cigogne en forme de T. On met dans l’eau le foil opposé à la source du vent. Par exemple : le vent vient de votre gauche (bâbord), on met le foil de droite (tribord) dans l’eau. Sous l’action d’un joyeux cocktail de force vélique et hydrodynamique dont nous ne maîtrisons pas encore toutes les subtilités, le bateau décolle. A l’arrière, au centre, se tient le safran. C’est avec cet appendice vertical que le barreur peut diriger le bateau vers la gauche ou vers la droite.

Ajoutons une dernière difficulté. Le safran et les foils possèdent des « flaps ». Ce dernier agit comme le volet d’une aile d’avion. Il peut bouger de quelques degrés et permet de gérer l’assiette du bateau pendant les courses. Faire une régate en AC40 ou en AC75, c’est un peu comme une course de moto GP, mais qui se déroulerait uniquement en wheeling.

Le foil tribord en plein effort sur l’AC40 des Français.
Le foil tribord en plein effort sur l’AC40 des Français. ©Martin Keruzoré - OERT

La voile entre dans l’ère Cyborg

Non, vous ne rêvez pas. Pour faire fonctionner ces bateaux du futur, on peut désormais parler de cyborg. C’est pourtant bien un paradoxe pour cette course dont la philosophie (et certaines règles) n’ont pas changé depuis 1851. Ce mélange entre tradition et modernité repousse à chaque édition un peu plus les limites de ce que l’homme et la machine peuvent faire ensemble.

La place du marin (à conjuguer aussi au féminin) reste primordiale. Pour rappel, ils sont quatre en AC40 et huit en AC75. Certains doivent faire appel à toute leur tête pour organiser la tactique et la stratégie. Et contrôler avec finesse un bateau lancé à toute berzingue en équilibre au-dessus de l’eau. D’autres doivent user de leurs muscles, en grande quantité avec une intensité exceptionnelle, pour fournir de l’énergie pure. Pour ces raisons, l’écurie tricolore embauche par exemple des cyclistes sur piste. Leur explosivité et leur capacité à délivrer des watts peut faire toute la différence. Ils sont un peu la salle des machines du bateau.

Cette énergie sera ensuite transformée, via de multiples systèmes hydrauliques et électroniques, en mouvement des voiles et actions sur le bateau. Car la règle est immuable, les systèmes d’autorégulation (cybernétiques) sont forcément tributaires de l’action de l’homme (organique). La contraction des deux dynamiques donne : Cyb-Org… Cyborg.

L’AC40 Orient Express Sailing Team à Jeddah.
L’AC40 Orient Express Sailing Team à Jeddah. ©Martin Keruzoré - OERT

Pour comprendre une telle quête technologique, il faut revenir sur l’histoire et les enjeux d’un tel événement sportif. Depuis le 19ème siècle, l’America’s Cup est une sorte de foire à l’innovation. Elle rime souvent avec une débauche de moyens. C’est généralement le cas lorsque la technologie innovante, expérimentale et coûteuse est l’une des clés de la victoire. Les bateaux sont différents d’une édition à l’autre. Il n’y a rien d’écrit si ce n’est la « jauge », une sorte d’équation ultime qui vous permet ou non d’être en règle. Comme un contrôle technique auto, mais en plus complexe. Les éléments de l’équation sont les composants de votre bateau. Tout le monde peut jouer avec les éléments de l’équation, mais doit conduire à un résultat bien précis. Sans quoi, votre bateau doit jouer dans une autre catégorie. Un casse-tête pour les marins et les ingénieurs en charge de la fabrication du bateau et de ses systèmes.

A titre de comparaison, souvenez-vous des jeux vidéo de voitures dans lesquels vous customisez votre véhicule selon un nombre de crédits limités : accélération, vitesse de pointe, maniabilité, entre autres. En voile, c’est similaire. Pour construire votre bateau, vous jouez sur le rapport entre de nombreux paramètres. Il y a les plus simples : surface de voile, poids, taille. Mais aussi les plus complexes : électronique, ingénierie embarquée, etc. Et ça ne serait pas drôle s’il n’y avait pas de restrictions ou de singularités ! On vous les épargne mais il y en a au moins autant qu’en F1.

Maintenant vous êtes incollables sur les règles de la Coupe ! Alors rendez-vous le 29 novembre prochain pour les régates de la 3ème course préliminaire. Et bien que la voile soit un sport de gentleman, nul besoin d’un double nœud Windsor à votre cravate pour soutenir les Français. Ni même de cravate, d’ailleurs. Que demande le peuple ?

Orient Express Sailing Team.
Orient Express Sailing Team. ©Alexander Champy-McLean - OERT

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