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Oubliez le Shinkansen supersonique ! Au pays du Soleil-Levant, le Shiki-shima propose une traversée du territoire à toute petite vitesse. Une lenteur nécessaire pour goûter la volupté d’un voyage de grand luxe, entre art culinaire, visites culturelles et paysages d’estampe.
Ils sont quatre. Quatre trains de luxe qui sillonnent le Japon en prenant leur temps : le Nanatsuboshi, ou Sept Étoiles, sur l’île de Kyushu ; le Royal Express, sur la péninsule d’Izu ; le Twilight Express Mizukaze, entre Kyoto et la côte ouest ; et le Shiki-shima, entre Tokyo et le Japon septentrional. C’est à bord de ce dernier que je prends place, un matin de novembre, à la gare d’Ueno, à Tokyo.
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Shiki-shima : Bento express
Des fenêtres géométriques perforent l’élégant fuselage champagne. Les amateurs reconnaîtront la griffe de Ken Kiyoyuki Okuyama, premier designer non italien à avoir conçu une Ferrari. Comme je m’installe, une hôtesse me signale que nous ne dépasserons pas 110 km/h – contre 300 km/h pour le Shinkansen, le TGV nippon – lors de ces trois jours et deux nuits pour parcourir un trajet de 1 500 kilomètres.

Le soleil d’automne inonde la cabine lambrissée au style contemporain. Mon futon est en coton de Fukushima. La décoration fait honneur à l’artisanat du nord du pays : cuivre martelé, panneaux laqués et papier washi fabriqué à partir d’écorce de mûrier. Tandis que Tokyo égrène ses immeubles, je pars explorer les dix voitures du train.
Confort haut de gamme, atmosphère feutrée, propreté impeccable. La salle à manger et le wagon-bar décoré d’arbres dorés permettent de déjeuner devant de grandes baies vitrées. Je furète jusqu’à la suite Shiki-shima, qui s’étend sur deux niveaux et offre au voyageur baignoire en cyprès japonais et tatami pour méditer. Enfoncé dans un fauteuil du salon panoramique, je regarde défiler les forêts mordorées du Tohoku.

de la nature. Laurent Fabre
Dans mon dos, le personnel du train chuchote. Sa discrétion sans faille contribue à la réussite de l’expérience. Nous remontons vers le nord de l’île de Honshu. Le train s’arrête : une excursion est proposée aux passagers. À Shiroishi, je découvre les subtilités du théâtre nô, visite une authentique maison de samouraï et m’initie au pliage de bois de hêtre. La nuit est tombée depuis longtemps quand je regagne ma couchette. Le train démarre, glissant sur les rails aussi paisiblement qu’un bateau sur l’eau.
Une gare, un chef
Au réveil, une pluie de flocons tombe sur un paysage côtier. On a changé de saison pendant la nuit ! Nous voici à Aomori, en face de l’île d’Hokkaido. Une dame en kimono me sert mon petit déjeuner : une limande au soja et des pommes infusées au saké, spécialités de la région d’Iwate. Sur le Shiki-shima, l’expérience gastronomique n’est pas un vain mot.

À chaque arrêt, un chef monte à bord pour concocter quelques spécialités du terroir : crabe de Yamagata, bœuf de Sendai, châtaignes d’Ibaraki, lotte d’Aomori. Tout cela raffiné à souhait et servi sur des nappes blanches avec ce qu’il faut de courbettes. Ce soir, au wagon-bar, je me laisserai tenter par un surprenant saké pétillant à la fleur de cerisier. Il faut un peu de volonté pour s’extraire du cocon et plonger dans les frimas d’Aomori.
Ragaillardi par une virée parmi les érables rouges du jardin Fujita, à Hirosaki, je rejoins le train pour un dîner fastueux « à la française ». Le soir, une dégustation de saké est organisée dans une brasserie artisanale. Le saké a des parfums de melon, la bière locale des arômes de mandarine, et c’est ainsi depuis l’époque d’Edo. L’ultime aventure a lieu le lendemain matin dans l’onsen (source chaude) de Naruko, dans la préfecture de Miyagi.

Selon la tradition, je suis invité à me dénuder pour profiter du bienfait des eaux chaudes locales. À travers les vapeurs du bassin extérieur, je regarde les feuilles jaunes de la forêt tomber dans l’eau sans un bruit. L’automne a repris ses droits. Ai-je rêvé l’hiver d’Aomori, la neige sur les monts Hakkoda ?
Après un dernier festin entièrement composé de poissons, c’est le terminus à Tokyo. Je foule une dernière fois le tapis rouge qu’on déroule sous nos pieds à chaque descente de train, avec le sentiment étrange et merveilleux d’avoir glissé à travers le pays autant qu’à travers les saisons.
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